‹ Histoire de La RochelleChapitre 8 sur 14 · I1IST0IRE · texte numérisé non relu

I1IST0IRE

aller faire du dégât autour de Montauban ; il partit, dès le même jour, dans l'intention de profiter de son absence pour ravager et brûler tout sur les bords de la Garonne , jusqu'aux portes de Bordeaux. Il espérait que le Uoi , importuné des cris que ses sujets de Guyenne allaient pousser, et aussi de ceux des habitans de Toulouse , à qui le duc de Rohan faisait essuyer les mêmes malheurs, accorderait une paix plus avantageuse , et surtout mieux observée que la précédente.

Tout lui réussit d'abord ; il fit un butin considérable, se saisit de plusieurs châteaux en Médoc , et jeta la terreur dans Bordeaux. Mais le maréchal de Praslin, qui commandait en Aunis, ayant envoyé contre lui Thoiras , avec de bonnes troupes , les affaires changèrent presque aussitôt de face. D'abord on eut plus de courage dans le pays pour résister aux calvinistes ; ensuite , Thoiras les pressa si vivement dans le bourg de Castillon (*J , qu'ils furent contraints de s'embarquer , en abandonnant une grande quantité d'armes , de munitions , et presque tout leur butin. D'un autre côté , la flotte royale arrivait pour les combattre. Elle se composait do [)o grands vaisseaux, tant français que hollandais, les premiers, sous le commandement du sieur de Démenty , les seconds, sous celui de Hautain. Soubise prit le parti d'aller les attendre devant

* En Mi'doc

l'île de Ré. Ils y arrivèrent deux jours après lui. Il n'avait à leur opposer que 3<) navires de toutes grandeurs ; il est vrai que Jean Guiton dirigeait sa flotte. Toutefois , la partie était par trop inégale , et le duc de Soubise eut recours à une ruse qu'on lui reprocha beaucoup dans le temps. Il entretint les ennemis dans l'idée que la paix allait se faire , et il est vrai qu'on en attendait , de part et d'autre , les articles à tout moment. Ainsi , ils demeurèrent en repos , mais lui travailla de son mieux pour amener à un accommodement les Hollandais qui étaient protestans et ne s'avançaient qu'avec répugnance contre des hommes de la même religion. Il échangea avec eux des otages , et leur fit promettre qu'ils n'entreprendraient rien contre lui , s'engageant pour sa part à ne point les attaquer, non plus que les catholiques. Au lieu d'observer ce traité, il fit préparer secrètement , à la Rochelle , 4 brûlots ; et , quand il les eut , il les poussa de nuit à travers les flottes alliées , fit feu de tous ses canons, coula plusieurs vaisseaux ennemis, força le reste à s'enfuir par le pertuis d'Antioche , et demeura maître de la rade.

Ce combat , ou plutôt cette trahison , aigrit beaucoup le Roi contre M. de Soubise, et, comme d'ailleurs le duc de Rohan marchandait pour signer le traité de paix qu'on lui offrait , et que les Rochelais , rendus plus insolens par une sorte

iio HISTOIRE

de prospérité , demandaient avec une hauteur insupportable qu'on démolit le Fort-Louis , M. le duc de Montmorency reçut ordre de rallier les vaisseaux d\i Roi , d'aller livrer bataille à Soubise, et d'aller exécuter, sur l'île de Ré, le dessein qu'avait présenté Thoiras. On se prépara à le recevoir bravement, et M. de Laval emmena de la Rochelle i,ûoo fantassins et 5o cavaliers pour défendre l'ile de Ré. La flotte royale rentra dans le pertuis breton , le 1 5 de septembre au matin. Elle s'était accrue de vaisseaux anglais auxiliaires , et en comptait en tout 66 : c'est pourquoi le duc de Soubise, ne jugeant pas à propos d'engager le combat , se mit à l'abri dans la fosse de Loix. Il croyait qu'on n'en voulait qu'à sa flotte pour le moment , et qu'on ne ferait pas de tentatives sur l'ile de Ré ; dans cette idée , il avait renvoyé aux Rochelais leurs i,ooo fantassins, pour les défendre des soldats de M. de Matignon , qui ravageaient tout autour de la ville. Il s'en repentit aussitôt , car il fut averti que St.-Luc , La Rochefoucaud et Thoiras , menaçaient de descendre à la pointe du Gros-Jonc , avec 4i°°° hommes environ. Il écrivit sur-le-champ à la Rochelle, pour qu'on lui renvoyât son monde, et il se porta de sa personne avec 6oo fantassins, ioo eavftKerd et î pièces de canon, sur le point de la côte qui était menacé, Rien ne lui réussit : il ne put empêcher les royalistes de prendre terre, perdit ses canons , fut battu entre Ars et St.-Martin, et apprit en

même temps qu'il n'y avait rien à attendre du côté de la Rochelle, parce que le duc de Montmorency , qui avait deviné son dessein , avait fermé le passage à son infanterie avec six des meilleurs vaisseaux du Roi. Restait la (lotte, qui pouvait réparer ces malheurs ; mais déjà elle avait aussi beaucoup souffert, parce que, toutes les fois que la mer baissait, elle s'échouait sur le fond rocailleux de la fosse de Loix , et puis elle était bien inférieure à celle du Roi. Malgré tout, M. de Soubise voulut absolument effacer sa défaite , et il commanda à son amiral de tirer ses vaisseaux du mauvais mouillage où ils étaient, et d'aller présenter la bataille à l'ennemi. Guiton était d'avis , au contraire , qu'on rentrât dans le port de la Rochelle. Soubise persista dans sa résolution , et on en vint aux mains. Les Rochelais se soutinrent avec courage, jusqu'à la nuit, devant les forces supérieures des royalistes ; mais alors ils se trouvèrent si endommagés , si accablés de fatigues , qu'ils arrêtèrent leur feu. L'ennemi redoubla le sien , l'effroi se répandit parmi les protestans, ils prirent la fuite, les uns vers Oleron , les autres vers la Rochelle. Il faisait clair de lune , et Montmorency poursuivit les vaincus à outrance. Il leur prit neuf vaisseaux et en coula un égal nombre ; Guiton échoua le sien à Chef-de-Baye, et se sauva dans un canot. L'équipage de la Vierge ( grand navire que Soubise avait enlevé dans le port de Blavet), fit mieux son devoir que tous les

autres. Il ne voulut jamais se rendre, et soutint jusqu'au jour le combat le plus inégal. Entouré par quatre vaisseaux des royalistes, il ripostait à leur artillerie par tous ses canons à-la-fois. Plus il faisait de mal aux ennemis, plus ils s'acharnaient contre lui. Enfin , après trois abordages meurtriers, ils finissent par rester maîtres du pont, et poussent des cris furieux qui annoncent la mort à cinq matelots qui restaient de tout l'équipage. Durand, l'un d'eux, n'hésite pas un instant. Sûr de ne pas mourir sans vengeance , il répond par l'insulte aux vociférations des ennemis, et met le feu à a33 barils de poudre qui étaient au-dessous de l'écoutiiie. Les quatre vaisseaux du Roi sautèrent avec la Vierge , et ce coup de désespoir coûta la vie à 736 hommes. Chose extraordinaire ! des cinq braves qui restaient à bord du vaisseau des protestans, deux se sauvèrent. Ce furent Chaligny , gentilhomme poitevin, et son fils. Le père était blessé et n'avait aucune espérance pour lui , mais il crut que son iils , en se jetant à l'eau , pourrait se sauver. Celui-ci ne voulait point l'abandonner ; mais vaincu enfin par ses supplications et ses ordres , il s'élance dans la mer et gagne le rivage, meurtri seulement par quelques éclats de bois enflammés. Il pleurait la mort de son père, lorsqu'il reçut de lui, à la Rochelle, une lettre dans laquelle il lui apprenait qu'enlevé dans l'air par la force de l'explosion , il était tombé, presque sans se faire mal, dans une

chaloupe ennemie , et lui commandait de réunir l'argent qu'on exigeait pour sa rançon.

Quant au duc de Soubise , voyant les affaires en si mauvais état, il se rendit, en toute hâte, à l'île d'Oleron , jeta quelques soldats dans le fort, avec des munitions de guerre et de bouche, puis, avec ce qu'il lui restait de vaisseaux, partit pour l'Angleterre. L'alliance entre ce pays et la France ne semblait pas si solidement établie qu'il n'eût encore l'espoir de mettre le roi Charles I.er dans les intérêts des réformés.

Après ce qui venait de se passer, la garnison de St. -Martin et autres forts de l'île de Ré, ne songea plus à se défendre , et ce fut un bonheur qu'elle put obtenir une capitulation qui lui permît de rentrer à la Rochelle, à condition toutefois de ne plus prendre les armes contre le Roi. La troupe que Soubise avait laissée à Oleron évacua aussi l'île , quoiqu'il y eût moyen de s'y maintenir. Les Rochelais eux- mêmes furent ébranlés : ils avaient perdu leur puissance sur mer; les îles, les places qui leur servaient de postes avancés étaient aux mains des lieutenans du Roi; chaque jour, on les resserrait davantage dans l'enceinte de leurs murs. Le conseil arrêta qu'on écrirait au duc de Montmorency, pour le prier de procurer la paix à la Rochelle , aux meilleures conditions qu'il se pourrait. On ne leur répondit autre chose, sinon qu'ils eussent à obéir au plutôt aux volontés du

Roi. Les Rochelais ne croyaient pas en être encore rendus là. Cependant un orage terrible grondait sur eux : les villes du Languedoc et de la Basse-Guyenne, fatiguées de la guerre, et surtout découragées par les derniers malheurs , axaient fait leur paix à condition d'avoir la liberté de conscience et la jouissance des anciens édits. Pour l'obtenir , ils avaient abandonné la Rochelle, à laquelle le Roi déclarait ne vouloir pardonner, non plus qu'à M. de Soubise. Castres et le Haut- Languedoc étaient disposés à accepter une pareille paix. Heureusement, pour les Rochelais, que le duc de Rohan survint, qui convoqua une grande assemblée à Millaud , et fit prendre une résolution opposée. Ce ne fut pas sans quelque violence, car il fit emprisonner sept ou huit bourgeois des plus apparens de la ville de Castres , qui se montraient récalcitrans et voulaient qu'on accédât à une paix séparée.

Pendant que ces choses se passaient , Soubise était arrivé en Angleterre. Il avait su habilement profiter de la jalousie que Buekingham prenait de- Richelieu , et Charles I.tr, par son moyen, s'était décidé à intervenir dans les affaires des réformés et du roi de Fiance , et à essayer de procurer aux Rochelais une meilleure paix qu'on ne voulait la leur donner. On eut une grande joie dans la ville. Les députés (pie la commune axai! envoyés à Paris avaient été mal accueillis du

DE LA ROCHELLE. 33 i

Roi. On leur avait dit clairement que , pour rentrer en grâce, il fallait que ceux de la Rochelle abattissent les fortifications élevées depuis i 5Go , et qu'ils rétablissent le gouvernement municipal tel qu'il était en 1612, c'est-à-dire, qu'ils en éloignassent les petits bourgeois. On n'était pas en mesure de refuser d'obéir, ainsi la liberté semblait perdue. La protection de l'Angleterre rendit le roi de France plus accommodant. Il consentit à ce que les murailles restassent debout , et même il s'engagea à démolir, plus tard, le Fort- Louis , qui donnait tant d'ombrage aux citoyens (*). Il n'y avait rien de précis dans le traité au sujet de ce dernier article , et il devait nécessairement amener , sous peu , de nouveaux troubles. En général , on fit la paix , parce qu'on était fatigué de la guerre, et en posant les armes, on se contenta , de part et d'autre , de promesses et d'engagemens vagues, ce qui prouvait que le combat n'était qu'ajourné.

Les prétentions les plus opposées ne tardèrent pas à s'élever de part et d'autre. Les Rochelais demandèrent qu'on démolit aussitôt le Fort- Louis, et qu'on leur permît d'étendre le droit communal hors de leurs murs. Le Roi , de son coté , envoya des commissaires pour veiller à la destruction des nouvelles fortifications que les Rochelais avaient élevées dans la campagne, au-

tour de leur ville, et hâter la construction du fort de l'île de Ré. Il leur avait donné aussi commission secrète de favoriser le maire et les échevins , aux dépens des bourgeois , et de chasser du conseil les commissaires de ces derniers. Les députés réussirent au-delà de leur espérance dans cette dernière entreprise. Il est vrai qu'ils furent grandement appuyés par le maire et les échevins , qui ne pouvaient s'accoutumer à voir les petits bourgeois assister avec insolence à leurs délibérations, et y faire dominer leurs avis. Les ,8 élus du peuple agitèrent tant qu'ils purent leur faction pour se faire maintenir dans le conseil ; mais on était las de guerres et de séditions , et l'effervescence n'alla pas bien loin. 11 y eut quelques barricades de dressées par les rues, mais, sur la simple sommation du maire , qui était appuyé , il est vrai , des citoyens les plus relevés, les mécontens se dispersèrent, et toute l'autorité retourna dans les mains de MM. de la commune. Ce succès ne fut pas de longue durée ; le parti populaire se grossit sensiblement, quand on s'aperçut que le maire était entièrement dévoué aux commissaires, dont chacun pénétrait les mauvais desseins. Ainsi, les syndics des bourgeois reprirent un grand crédit dans la ville ; ils s'assemblèrent à jour fixe, sans qu'on osât rien leur dire, et, à la fin, ils ouvrirent une correspondance avec MM. de Rohan et de Soubise , et les tinrent ai* courant de ce qui se passait.

Le Fort-Louis subsistait toujours; la citadelle de l'île de Ré se bâtissait en grande hâte , et les garnisons de Marans, de Surgères et de Rochefort, au lieu d'être licenciées , se renforçaient chaque jour de nouveaux soldats. Les commissaires semaient la désunion parmi les habitans, répandaient l'or en abondance pour faire des amis au Roi , et trouvaient le moyen de fermer les yeux du maire, Pinceau de Moulinard , sur toutes leurs menées. On ne doutait pas qu'il ne fût résolu en cour d'opprimer et de ruiner la Rochelle, au lieu de l'affranchir. Ces renseignemens et ces plaintes ne pouvaient arriver en temps plus opportun au duc de Soubise. L'Angleterre était prête à se déclarer contre le roi Louis XIII , et c'était faire sa cour à Buckingham que de lui fournir des prétextes de guerre. Il venait d'arriver, fort dépité de son ambassade en France. Il n'y était allé à-peu-près que dans l'intention de lier de folles amours ; ses vœux avaient été rejetés, et, en voyant de plus près Richelieu, il en était devenu plus jaloux. Le roi Charles, son maître, et l'Angleterre, à-peu-près, étaient à sa disposition. Il eut bientôt fait un traité avec le duc de Rohan , qui s'ennuyait du repos en Languedoc. Il s'engagea à arriver prochainement en France avec 3o, >oo hommes, répartis sur trois flottes, dont l'une prendrait terre en Normandie , l'autre à l'île de Ré , la troisième en Guyenne, par la rivière de Bordeaux.

aa

Rohan, de son côté, promit de prendre les armes aussitôt la descente des Anglais, de faire soulever le Languedoc , les Cévennes et le Rouergue , et enfin de venir donner la main en Guyenne, à ses alliés, avec Zj,ooo hommes de pied et 200 chevaux.

Ce traité ne demeura pas si secret qu'il n'en perçât quelque chose. lia Cour s'occupa de se mettre en mesure , et madame et mademoiselle de Rohan , ayant peur d'être arrêtées , vinrent chercher leur sûreté à la Rochelle. Elles n'y restèrent pas oisives ; au contraire , elles firent les plus grands efforts pour réchauffer le zèle de leur faction. Au bout de quelques jours, par l'autorité de leur nom, de leurs vertus et de leurs manières, elles parvinrent à balancer le crédit et le pouvoir du maire et des principaux échevins , qui ne voulaient se prêter à aucun mouvement contre le Roi.

La flotte anglaise ne tarda pas à se montrer dans les eaux de la Rochelle. On crut d'abord que c'étaient quelques navires marchands qui venaient rallier les Hollandais , occupés à charger du sel sur les côtes voisines, pour s'en aller ensuite , de conserve , dans le Nord. Mais, quand on eut vu un grand nombre de vaisseaux qui échangeaient des coups de canon et des boulets avec les forts de l'ile de Ré, on ne douta plus de l'arrivée des Anglais. Madame de Rohan n'avait mis que peu de monde dans sa confidence, afin de ne pas

DE LA ROCHELLE. 33 <j

ajouter à la vigilance de la Cour, de sorte qu'eu général on ne savait que penser au juste de cette flotte. Le maire et les siens étaient fort troublés. Ceux de la faction opposée ne prenaient pas la peine de cacher leurs espérances, et même , sur le bruit que M. de Soubise était en rade , ils demandèrent qu'on députât aussitôt vers lui. Pour le moment , l'autorité du maire prévalut : on ferma les portes de la ville , et on en refusa l'entrée à un gentilhomme qui se disait porteur de lettres pour madame de Rohan, de la part de son fils. Becker , secrétaire du roi de la Grande- Bretagne , ne fut pas plus heureux : on leva devant lui la chaîne du port, et ceux qui étaient de garde firent mine de rudoyer ses rameurs, s'ils ne s'en retournaient au plus vite. Jean Proux , membre de la commune, survint, qui parla avec plus de mesure à Becker, mais lui dit qu'on ne pouvait recevoir personne à cause du jeûne qu'on célébrait ce jour-là , et que , pour lui et ceux de sa nation, on les priait de ne plus revenir, attendu qu'on espérait de meilleurs effets de la bonté du. Koi , que de l'assistance des Anglais.

Le duc de Soubise fut un peu déconcerté de ces nouvelles ; toutefois il crut que , s'il se présentait lui-même, les portes s'ouvriraient enfin. Il se jeta donc dans une barque avec douze de ses gens , et aborda , sur les dix heures du matin > au pied de la tour de St.-Nicolas. Le maire avais

eu soin d'y placer les bourgeois, dans lesquels il se fiait le plus , et ils refusèrent en effet d'ouvrir au duc ; mais , comme il attendait la réponse à une lettre qu'il venait d'adresser à la commune , ils n'eurent pas le courage de le laisser exposé à une pluie violente qui tombait en ce moment, et ils le reçurent dans le corpsde-garde. C'est là que le maire le trouva. Il lui représenta, avec vivacité, de quelle conséquence serait son admission dans la ville , puis il le pria instamment de retourner aussitôt sur la flotte anglaise. M. de Soubise ne savait trop à quoi se résoudre, lorsque madame de Rohan, sa mère, arriva tout-à-coup en grande compagnie. Elle se récrie d'abord sur ce qu'on refuse à son fils l'entrée de la Rochelle ; ensuite elle le prend brusquement par la main , en lui disant , d'une voix émue : «Viens, mon fils, suis -moi, sans » rien craindre ; tous les gens de bien sont » joyeux de ta venue. » En même temps , elle s'avance par la ville , au milieu des acclamations de tout le peuple. Le maire, confondu, les suit en baissant les yeux , sentant bien qu'il n'a été ni assez faible , ni assez fort.

Le même jour , Soubise fit assembler le conseil pour lui donner connaissance des propositions du roi de la Grande-Bretagne. Les syndici des bourgeois et les représentais du consistoire pensèrent que les événemens de la journée remettaient \

tout sur l'ancien pied , et ils se présentèrent pour prendre part à la délibération. On y appela d'un commun accord les officiers du présidial. Ils eurent le courage de refuser de se mêler à une assemblée qui semblait si mal disposée pour le Roi ; et , dans le conseil , il se trouva plus d'une personne qui osa prononcer les mots de devoir et d'honneur national ; quelques-uns dirent les dangers auxquels on s'exposait en donnant la main aux Anglais ; le plus grand nombre enfin décida que , puisque les secours du roi de la Grande- Bretagne n'étaient pas seulement pour la ville de la Rochelle , mais aussi pour toutes les autres églises réformées du royaume , il fallait prier le duc de Buckingham, car c'était lui-même qui commandait la flotte , d'avoir pour agréable qu'on prit d'abord l'avis de Montauban , de Nîmes, d'Uzès et de M. de Rohan. Voici ce qui avait fait adopter cet avis : c'est qu'on était au moment de la récolte et que l'on devait craindre, en se déclarant aussitôt , que les troupes du Roi , qui n'étaient pas très-éloignées , ne vinssent enlever ou détruire les moissons.

Le duc de Buckingham ne goûta que médiocrement ces motifs, et pour punir M. de Soubise, qui lui avait fait mieux espérer des Rochelais , il prit à cœur de déranger le plan de guerre dont on était convenu : au lieu d'aller s'emparer de l'ile d'Olcron, où l'on était assuré de ne trouver

aucune résistance , il mit son armée à terre dans l'ile de Ré , où Thoiras était sur ses gardes et tenait sa troupe rangée en bataille sur le rivage. La descente se fit le 11 juillet, entre la pointe de Sablanceaux et le fort La Prée. Thoiras ne put l'empêcher. Du moins il disputa vaillamment le terrain à l'ennemi et ne se retira qu'après lui avoir tué 3oo hommes environ. Buckingham eût dû le poursuivre et se jeter entre lui et la citadelle : il n'en fit rien, et se prépara ainsi bien du mal pour l'avenir.

Cette arrivée des Anglais à l'île de Ré causa une grande émotion à la Cour. Le Roi était malade; tous les grands voyaient avec dépit la faveur dont jouissait le cardinal de Richelieu ; on n'était pas bien sûr de la bonne volonté des princes du sang ; le duc de Savoie était mal disposé. Dans un tel état de choses , il n'est pas douteux que, si la prise de la citadelle eût suivi de près la descente de Buckingham dans l'ile de Ré , il se serait opéré aussitôt un grand changement dans les affaires des réformés, et qu'on leur eût donné telle paix qu'ils auraient voulue. Le Roi guérit ; on se mit en mesure de secourir Thoiras au plutôt, et on fit des offres considérables d'argent au duc de Rohan , et de magnifiques promesses aux Rochelaîs, pour les détourner de se joindre aux Anglais. Mais, soit que M. de Rohan u'eùt point tle foi dans ce qui venait de la Cour, soit (pie

la paix et le repos fussent tout-à-fait contraires à son humeur , au lieu de se prêter à un accommodement , il réunit les députés des protestans à Uzès , leur lut les lettres des syndics des bourgeois Rochelais , exagéra les maux passés, promit tout avec le secours des puissans alliés qui venaient de se déclarer, et par la séduction de ses discours et de sa personne , se fit pourvoir de nouveau de la charge de général des réformés, avec l'autorisation de rassembler des troupes et de se mettre le plutôt possible en communication avec les armes de Sa Majesté britannique.

Quant aux Rochelais , ils ne se rendaient pas encore aux propositions du duc de Buckingham : leurs députés ne lui portaient que des réponses évasives dont il ne pouvait se contenter. Mais comme on ne cessait d'aller et de venir de la ville à son camp ; que le maire ne pouvait empêcher qu'on ne lui portât des provisions et des raffraîchissemens de toute espèce ; que même des volontaires de la commune ne se rangeassent sous ses enseignes , il ne douta pas que la Rochelle ne fut bientôt assez compromise aux yeux du roi de France , pour être obligée de se livrer aux Anglais. En effet, le duc d'Angoulême renforçait son armée et la cantonnait dans les campagnes voisines. Le petit peuple ne s'en épouvantait pas beaucoup , mais le conseil de la commune en était fort troublé , car il se composait de gens.

qui avaient des maisons et des métairies autour de la ville ; aussi décidèrent-ils , malgré les plaintes de la faction de M. de Soubise , que les sieurs Biandin de Fief-Mignon et Jean Journault iraient trouver le duc d'Angoulème pour protester de la fidélité des Rochelais au Roi, et le prier d'épargner leurs maisons et leurs domaines. Sur une semblable ouverture, M. le duc d'Angoulème accourut en personne à la Rochelle. L'on ne put savoir ce qu'il y était venu faire , car le maire garda pour lui et quelques amis le secret de la conférence.

A la fin , il fallut que les considérations particulières des écbevins cédassent devant la volonté générale. Les gens de métier ne considéraient que la religion, et madame de Roban, pour laquelle ils avaient une grande vénération , leur faisait insinuer que le Roi voulait tout réduire à la foi catholique. Parmi les principaux citoyens , il y en avait qui étaient conduits par les mêmes sentimens ; d'autres , fiers des franchises et des libertés de la ville , dont le dépôt était entre leurs mains et semblait devoir passer, après eux, dans celles de leurs enfans , étaient assez enclins à s'opposer aux desseins du cardinal de Richelieu, qu'ils commençaient à pénétrer. Bientôt ceux de ce parti remportèrent tout-à-fail; il ne fut plus possible d'arrèler le peuple qui , persuadé qu il allait combattre pour sa liberté et sa religion ,

DE LA PvOCHELLE. 345

et assuré du secours des Anglais, se regarda comme invincible et demanda à grands cris qu'on le menât contre les troupes du Roi. Le duc d'Angouléme, n'espérant plus rien des ménagemens et de la douceur , s'approcha de la pointe de Coreilles et laissa ses soldats se livrer à tous les désordres usités dans les guerres. Ce fut un prétexte pour la faction de madame de Rohan, de porter aussitôt les choses à l'extrême. Elle fit décider qu'on publierait un manifeste dans lequel on protesterait devant Dieu et devant les hommes , que les excès commis contre les bourgeois de la Rochelle les avaient désespérés et troublés dans leur fidélité au Roi ; que dès-lors la guerre devenue nécessaire , leur avait paru juste, et qu'en définitif, ils aimaient mieux mourir que de perdre leurs privilèges.

On écrivit à tous les amis qu'on avait dans les provinces voisines, de venir s'enfermer dans la ville pour la défendre ; on dressa des plans pour un nouveau fort à Tasdon, on prit un arrêté pour le logement des soldats , et l'on se joignit ouvertement aux Anglais. Le duc d'Angouléme établit alors son quartier-général à Aytré ; il fit main -basse sur tous les blés et défendit, sous peine de confiscation , de plus porter aucune denrée à la Rochelle.

Les membres du présidial avaient fait les plus grands efforts pour empêcher la ville de se déclarer contre le Roi , et , lorsqu'ils virent que la

guerre était résolue, ils se retirèrent à Marans. Toutefois , il en resta sept qui continuèrent de remplir les fonctions de leur charge. En général, dans cette occasion , les cours de justice montrèrent par tout le royaume leur bonne volonté pour la Cour. Le parlement de Paris déclara criminels de lèse-majesté Soubise et les adhérens des Anglais ; celui de Toulouse , quoiqu'il n'eût pas juridiction sur les pairs de France , condamna le duc de Rohan à être tiré à quatre chevaux; le déclara ignoble, et promit la noblesse et 5o,ooo écus à quiconque l'assassinerait. On ne songea plus , de part et d'autre , qu'à pousser vivement la guerre.

Cependant le duc de Buckingbam trouvait dans File de Ré plus de résistance qu'il ne s'y était attendu. Thoiras semblait aux abois : on avait empoisonné son eau ; il n'avait presque plus de farine , et ses moulins étaient détraqués ; on ne cessait de faire pleuvoir sur lui , par le moyen des mortiers, une grêle de balles, de grenades et de pierres ; une grande estacade , établie devant le port de St.-Martin , semblait lui interdire toute espérance du coté de la mer ; enfin , la maladie décimait sa garnison, et un esprit de révolte gagnait ses meilleurs soldats. Peut-être sentait-il lui-même son courage ébranlé. Tout-àcoup de grandes pluies surviennent , qui lui donnent l'eau dont il manquait, les ouragans

rompent et engloutissent l'estacade , et il reçoit des secours en vivres, hommes et munitions de guerre.

Les Rochelais étaient fort attristés de voir le siège de la citadelle durer si long -temps. Ils craignaient que Buckingham , rebuté , ne s'en retournât en Angleterre et les abandonnât à euxmêmes devant toutes les forces du Roi. Ce qui se passait , depuis quelques jours , entre les Anglais et ceux de la citadelle , pouvait bien faire concevoir ce soupçon. Buckingham entrait de temps en temps en pourparlers avec Thoiras; ils échangeaient de beaux complimens et semblaient tout prêts à s'entendre. Jean Guiton , de Fos et Elie Mocquet , furent envoyés à l'île de Ré , pour demander des explications. Ils rapportèrent les paroles les plus rassurantes de la part du général anglais. A l'en croire , il y avait eu des ouvertures pour la reddition de la citadelle de l'île de Ré ; il en serait bientôt maître , et il viendrait sous peu nettoyer l'Aunis des troupes royales qui y couraient la campagne ; dans tous les cas, son maître était décidé à hasarder plutôt son royaume que de laisser les Rochelais dans la peine.

Dès le lendemain , on se mit à inquiéter les catholiques dans leurs travaux , et on tira pendant plusieurs heures sur le Fort -Louis et vers JBongrenne, la Moulinette et l'anse des Meuilles,

où l'on voyait apporter des matériaux et de l'artillerie. L'ennemi répondit par des boulets rouges, et une grange fut incendiée au canton du May- Vert. C'était Tessereau , conseiller au présidial , qui avait fait tirer le premier coup de canon du fort de la Verdière , où il était de garde.

Le i i septembre , en assemblée générale , il fut décidé que la commune serait investie de tous les droits qui appartenaient à la couronne , et qu'on commencerait aussitôt à battre monnaie aux armes de la ville. Deux jours après , on accepta officiellement le traité d'alliance avec le roi d'Angleterre. Il y était dit que les Rochelais n'entendaient point se séparer de la France , ni se soustraire à la fidélité qu'ils devaient à Sa Majesté Louis XIII , mais seulement mettre à l'abri leurs privilèges , qui étaient grandement menacés ; que le roi de la Grande-Bretagne s'engageait à faire respecter ces privilèges de tout son pouvoir ; que nul homme de guerre n'entrerait dans la ville sans la permission du maire; que tous ceux qui y seraient admis, seraient sous son commandement ; que , pendant la guerre , il pourrait, à la tête de son conseil , faire tous les actes de puissance absolue, lever des deniers, confisquer les biens des déserteurs et des traîtres , donner toute sorte de commissions par terre et par nier, prélever le droit d'amirauté, qui est le cinquième 4e la valeur de chaque navire pris à l'ennemi; que ceux

qui viendraient trafiquer à la Rochelle , auraient libre passage par le pertuis breton , de quelque nation qu'ils fussent; que les vaisseaux Rochelais seraient exempts de visite ; qu'ils porteraient à leur pavillon, le nom, les armes et les couleurs de la ville ; que le duc recevrait dans son conseil deux bourgeois, avec voix délibérative ; qu'on ne traiterait point de la paix, sans y comprendre M. le duc de Rohan et M. le duc de Soubise.

Ainsi , dans le traité , il n'y avait rien de spécifié au profit des Anglais. C'était assez pour eux que d'allumer la guerre civile en France.

Tous les jours le duc d'Angoulème faisait travailler à quelque nouveau retranchement. Les Rochelais ne restaient pas non plus inactifs , et poussaient vivement le fort de Tasdon , par les soins de Pommier , leur ingénieur. Bien des gens eussent voulu être hors de la ville , et ils faisaient demander secrètement des passeports au camp du Roi. D'abord, on n'en refusait point; mais M. de Richelieu comprit que c'était le moyen de livrer entièrement le gouvernement de la ville aux plus mutins, aux plus mal-intentionnés, et il donna ordre de ne plus accorder de passeports. Le duc d'Angoulème avait une opinion toute différente , et il n'obéit qu'à contre-cœur. Il eût encore désiré qu'on renvoyât de son armée les huguenots, qui s'y étaient enrôlés, parce qu'il craignait qu'ils ne donnassent avis à ceux de la

35o HISTOIRE

Rochelle, de ce qui se passerait dans le camp. Le conseil du Roi l'obligea de les garder, par cette considération que leur présence dans les armées royales prouvait que ce n'était pas pour le fait de la religion que l'on combattait, et donnait un démenti aux déclamations des Anglais et à leurs protestations de désintéressement.

Le duc de Buckingham n'avançait à rien dans l'île de Ré. Quand il paraissait avoir réduit Thoiras à la dernière extrémité , tout-à-coup l'estacade se rompait , et les chaloupes du Roi trouvaient le moyen d'entrer dans le port et de ravitailler la citadelle. Quant à lui , il ne recevait pas d'Angleterre tout ce dont il avait besoin, et il fallait sans cesse lui envoyer de la Rochelle des vivres, des munitions, du foin et de la paille. Malgré les difficultés qu'il rencontrait, on ne doutait pas qu'il ne finît bientôt par chasser les royalistes de l'île ., rendre l'approche de la ville libre par terre et parmer, et donner ainsi le moyen de refaire les magasins. C'était une grande imprudence. En effet , comme Buckingham , sur la parole de Thoiras, attendait la reddition de la citadelle, il est averti que 4° navires du Roi viennent de partir des Sables - d'Olonne , avec quantité de soldats et de canons , et qu'ils vont se montrer au premier instant.

Dans l'état où il se trouvait , cette nouvelle était accablante. Son armée était pleine de mala-

DE LA ROCHELLE. 35i

des, et en général fort découragée. Il était évident que , puisqu'il n'avait pu réduire Thoiras , abandonné à lui-même, il n'avait plus que des défaites à attendre , maintenant qu'il allait avoir affaire à une armée de 5 ou 6,000 hommes. On lui annonçait d'Angleterre, à la vérité, que le comte de Holland lui menait une grande flotte ; mais il se sentait bonne envie de laisser les Rochelais dans la peine , pour les punir de ne l'avoir pas reçu en toute confiance dans leur ville, comme un protecteur auquel on s'abandonne , et de lui avoir fait au contraire de dures conditions, en traitant avec lui comme d'égal à égal. En poussant la Rochelle à la révolte , il avait sans doute suscité un grand embarras au cardinal de Richelieu , qu'il haïssait ; mais il s'était plus promis encore de son expédition , et il avait espéré de rouvrir par cette voie la France aux Anglais. Peutêtre que , s'il faisait concevoir la crainte aux pauvres bourgeois de la Rochelle de tomber dans les mains de leur roi irrité, il les trouverait plus disposés à lui tendre les bras, et à ouvrir leur port à toute son armée.

Sur cette espérance , Buckingham représenta aux députés de la ville que l'arrivée des troupes royales dans l'île de Ré était assurée; que celle du comte de Holland, au contraire, était incertaine; qu'ainsi, il lui devenait nécessaire de lever le siège de la citadelle, d'autant plus que ses colonels et

ses capitaines eux-mêmes tombaient dans le découragement ; qu'il ne voyait que deux partis pour les Rochelais, l'un d'obtenir la meilleure paix possible, en se soumettant au roi de France, l'autre de le recevoir avec son armée dans la ville, jusqu'à ce que les secours qu'il attendait d'Angleterre fussent arrivés.

Les sieurs Guiton et de Fos, qui étaient auprès du duc de Buckingham , s'embarquèrent le 7 octobre au soir , pour venir soumettre ces raisons à leurs concitoyens. Comme ils arrivaient à L'avantport , leur chaloupe fut mise à fond par un boulet parti de l'anse des Meuilles. Les députés gagnèrent à la nage la porte des Deux -Moulins. Le conseil fut tout étourdi des nouvelles qu'ils lui apportèrent, et on ne trouva rien de mieux à faire oue d'aller prévenir M. de Soubise, qui était à la Rochelle depuis quelques jours pour se guérir d'un grand mal d'estomac. La nuit même, il partit pour l'île de Ré. Il trouva le duc de Buckingham plus décidé que jamais à s'en aller : les navires partis d'Olonne étaient arrivés, pour la plupart, à bon port, et Thoiras était pourvu abondamment de toutes choses, et avait eu avis que, sous peu, il recevrait de nouveaux secours.

Sur ces entrefaites, le Roi arriva au camp (*); il fut facile de s'apercevoir (pie sa présence encourageait le soldat et grossissait chaque joui 12 octobre 1627.

l'armée. On était dans une grande inquiétude à la Rochelle. Enfin , M. de Soubise fit savoir qu'à force de supplications , il était parvenu à décider les Anglais à tenir leur poste , mais qu'il fallait leur envoyer des vivres. On avait si grande peur de voir partir Buckingham, que, sans plus y regarder, on lui porta encore 80 tonneaux de blé, environ. C'était un grand malheur que d'être réduit à cette nécessité, car chaque jour il devenait plus difficile de faire de .nouveaux approvisionnemens. La côte était hérissée de canons , et l'on ne passait plus dans le chenal sans un péril extrême. De plus , des lettres enlevées à un courrier du Roi , donnaient avis de la digue que le cardinal de Richelieu se proposait d'établir devant le port.

Le duc de Buckingham revint , au bout de quelques jours , à son projet de départ. Avant que de l'exécuter, il résolut de tenter un nouvel assaut sur la citadelle, sinon pour les Rochelais, du moins pour son propre honneur. Il se mit en mouvement le 6 novembre , vers les huit heures du matin. Le gros de ses gens attaquait, par mer, et le reste, mêlé aux volontaires de la Rochelle, s'avançait par terre. Rien ne lui réussit, par sa faute. Il avait donné l'éveil à Thoiras, en faisant chanter, fort mal à propos, des psaumes dans chaque bataillon ; il n'avait point fait reconnaître suffisamment les ouvrages des assiégés,

et s'était présenté au pied de la citadelle, avec des échelles trop courtes de moitié. Aussi, après trois heures d'un combat meurtrier, fut-il obligé de se retirer, sans avoir rien fait. Alors, il ne fut plus possible de le retenir , et il ordonna aux capitaines de ses navires de tout apprêter pour le départ.

Les députés Rochelais lui représentèrent qu'il fallait qu'il demeurât encore trois jours dans l'île, pour leur donner le temps de faire enlever les provisions dont il pouvait se passer et dont la ville au contraire avait grand besoin. Il fit la sourde oreille à des demandes si justes , leva aussitôt son camp et fit, devant le maréchal de Shomberg, qui venait d'arriver avec quatre ou cinq mille hommes , la retraite la plus malhabile que l'on pût imaginer , si bien qu'il fut plutôt jeté dans sa flotte qu'il n'y monta. Il souffrit que ses matelots repoussassent les pauvres Rochelais qui s'étaient mis dans ses rangs et qui semblaient devoir périr , si les Anglais ne les recevaient sur leurs vaisseaux. Heureusement que le capitaine Bragneau , l'un des députés de la ville , alla les prendre sur plusieurs chaloupes et les ramena à la Rochelle. Voilà comment ce fameux ministre d'Angleterre , qui osait se croire le rival du cardinal de Richelieu , sortit de l'île de Ré , le 8 novembre, après y être resté trois mois et seize jours. Il n'y était venu à bout

de rien , avait consommé une partie des provisions des Rochelais , et laissait clans le désespoir le parti qu'il avait sollicité à prendre les armes , sur la foi du roi de la Grande-Bretagne. Le lendemain , sur les huit heures du soir , les lignes de l'armée royale, autour de la Rochelle, parurent tout en feu, puis l'artillerie se mit à faire un bruit épouvantable. On ne put d'abord s'expliquer dans la ville ce que ce pouvait être, et on resta sur pied toute la nuit, pour veiller à la sûreté des murailles. On sut dans la suite que c était en réjouissance de la reprise de l'île de Ré , que les royalistes avaient allumé des feux et tiré le canon.

Ils étaient pressés d'en finir avec la ville , et tous les moyens leur semblaient bons pour cela. Ainsi ils envoyaient en secret des agens à la Rochelle , afin d'y ourdir quelque trahison ou mettre le feu dans les principaux quartiers. Une nuit, on trouva , près de plusieurs magasins de planches , des mèches allumées , prêtes à gagner des gargousses de poudre auxquelles on les avait attachées. Le maire fit veiller , et, la nuit suivante, on surprit les incendiaires sur le fait. L'un deux, était sergent dans l'armée du Roi. On les pendit sur la place du Château , et leurs corps furent jetépardessus les murailles.

Le 12 novembre, les assiégeans mirent ïa première main à cette digue, dont on avait appris

le projet par les lettres qu'on avait enlevées à un courrier du Roi. On la commença en même temps à l'anse des Meuilles et à Port-Neuf. Les Rochelais, au lieu d'en être ébranlés, s'en moquèrent beaucoup. Ils ne doutaient pas qu'un gros temps ne défit plus d'ouvrage en une marée que l'on n'en saurait faire en six mois. Cependant ils essayèrent d'arrêter, s'il était possible, les travailleurs à coups de canon.

Le duc de Buckingliam avait promis, avant de partir, qu'il reviendrait bientôt avec des forces suffisantes pour délivrer les Rochelais, et que, d'ici là, il leur ferait passer des vivres et des munitions.

On avait plus d'un motif pour ne pas trop se fier à lui ; et d'ailleurs il était utile d'avoir en Angleterre des hommes avoués qui prissent les intérêts de la ville et travaillassent à lui gagner de plus en plus la faveur du Roi et la bienveillance des gens qui l'entouraient. Le conseil s'assembla à ce sujet. La discussion y fut fort animée. Les uns demandaient que , tout en implorant l'assistance de Charles I.er , on lui signifiât que les Rochelais avaient la ferme volonté de rester sujets fidèles du roi de France ; les autres, au contraire, opinant pour qu'on écartât cette idée comme capable d'aliéner la bonne volonté des Anglais. Il fut convenu , à la pluralité dis voix, que le roi de la Grande-Bretagne serait trèshumblement supplié de vouloir prendre la \ill<-

sous sa protection , jusqu'à ce qu'il plût à celui de France de rendre la paix à ses habitans. Jacques David , de la part du corps de ville , Jean Dehinsse , de la part des bourgeois , et le ministre Pierre Salbert , de celle de l'église , furent chargés de cette députation,

Il était temps de songer à soi. Il ne s'agissait plus de savoir si Buckingham amènerait ou n'amènerait pas Thoiras à composition , mais bien si la Rochelle resterait libre ou tomberait aux mains de son Roi irrité , qui l'accusait d'avoir appelé les Anglais. Le camp se renforçait chaque jour, et les lignes s'étendaient. On avait de bonnes murailles à opposer à l'ennemi ; mais il eût fallu plus de monde en état de porter les armes , afin de pouvoir tenter des sorties , tenir l'ennemi sur pied . rompre le blocus, et introduire des vivres dans la place. Les forces des assiégés se réduisaient aux bourgeois et à cinq cents Anglais que Buckingham avait laissés. Encore était -on menacé de perdre ces auxiliaires : les soldats demandaient 56 schelings par semaine , et les officiers à proportion , ce qui était exhorbitant. Les partisans de la Cour les excitaient sous main à être encore plus exigeans , et puis eux-mêmes cherchaient un prétexte pour s'en retourner en Angleterre. On les flatta, on leur donna ce qu'on put, et ils restèrent. Ce ne fut point sans donner bien de l'embarras et de l'inquiétude dans la suite. Ils

tremblaient de voir supprimer la ration dans une ville serrée de si près , où déjà les vivres enchéris* saient de jour en jour. Le port était encombré de vieillards, de femmes, d'enfans, qui s'embarquaient pour les royaumes étrangers avec quantité de meubles et d'effets. Et les partisans du Roi ne cessaient de porter bien haut l'état de ses forces et de diminuer au contraire dans leurs paroles les ressources de la Rochelle. Us répandaient les mauvaises nouvelles , affaiblissaient la foi qu'on aurait pu prendre dans les bonnes, et tâchaient toujours d'amener à des conférences dans lesquelles on travaillait à corrompre les principaux bourgeois.

Dans un de ces pourparlers, le commissaire du Roi , pressé de s'expliquer nettement sur les conditions auxquelles il fallait se soumettre pour rentrer en grâce avec Sa Majesté , répondit : «Rasez vos fortifications, mettez votre ville dans le même état que celle de Niort. » Avec les projets bien connus du cardinal de Richelieu, il était évident qu'il fallait vaincre ou perdre la religion et les franchises. Le peuple se décida aussitôt avec vivacité : La guerre ! la guerre ! cria-t-on de toutes parts dans le conseil général , et il ne fut plus possible de parler d'obéissance ou même d'accommodement, sans encourir la méfiance et la haine générale. On n'avait pas oublié de quelle ressource avaient été les navires dans les guerres passées, et on en mit le plus possible à la mer. Les

canormiers du Fort-Louis et de l'anse des Meuilles n'étaient pas des plus habiles, et l'on sortait encore assez facilement du port, surtout pendant la nuit. Du 11 novembre au 10 du mois suivant, on fit bien trente prises sur les royalistes : c'était du blé, du vin , des munitions de guerre. On se saisit, entre autres navires , d'un grand bateau couvert qui portait un ingénieur du Roi avec ses instrumens de mathématiques, et d'une barque chargée de confitures et de vins exquis pour M. le cardinal de Richelieu. Toutefois on nosait pas rire à ses dépens ; il poussait avec trop d'ardeur tous ses ouvrages autour de la ville. Il y avait déjà douze forts d'élevés , et on employait les soldats du matin au soir à les lier les uns aux autres par de fortes lignes. La digue avançait à vue d'œil et allait bientôt venir joindre le chenal. La batterie royale que l'on avait faite à la pointe de Coreilles , pour battre la mer , donnait aussi dans la ville à travers les deux tours. Il n'y avait pas de jour que plusieurs boulets, partis de cet endroit , ne fissent du dégât dans les maisons du port, ne coupassent les mâts de quelque navire, ou ne tuassent du monde sur les quais. Le 24 décembre, il en tomba un dans une échoppe, qui blessa à mort trois mendians qui jouaient aux cartes. Les autres batteries demeuraient fort tranquilles, et l'on pensait que l'intention du Roi était de prendre la Rochelle par famine plutôt que de l'enlever de vive force. Il avait cependant bien du

3(>o HISTOIRE

momie avec lui et ne comptait pas moins de '»%ooo à 4°>00° soldats. On ne pouvait songer» à forcer une aussi grande armée, mais il était permis d'espérer que, si les Anglais fournissaient quelques troupes et des vivres , quand on en aurait besoin , le Roi ne pourrait tenir à la dépense que devait nécessiter son entreprise ; que la maladie et le découragement se mettraient dans son camp et jusques dans sa tente , et qu'il en viendrait à, un meilleur accommodement que celui qui avait déjà été proposé de sa part. Et , en effet, les royalistes ne laissaient échapper aucune occasion de parlementer. Le cardinal fit dire aux assiégés, dans plusieurs occasions, que, s'ils voulaient raser leurs murailles , il ferait de leur ville une place de commerce aussi florissante que Lisbonne et Amsterdam. Les Roclielais n'eussent consenti pour rien au monde à abattre leurs murs : ils en étaient trop fiers , et surtout ils étaient trop persuadés qu'il n'y aurait plus pour eux ni liberté politique , ni liberté religieuse , dès que leur ville serait ouverte. Ils aimaient donc mieux se tourner du côté de leurs alliés. Ils leur avaient bien envoyé quinze émissaires environ, depuis un mois, tant par mer que par terre. Le roi de France aussi faisait travailler ses amis d'Angleterre à lui procurer l'alliance de Charles Ier. Et sans doute ils ne perdaient pas leur peine, car Buckingham faisait tous les jours quelque nouvelle perfidie aux Roclielais. 1>« s

son arrivée à Plimouth , il avait déchargé, vendu et dispersé quantité de provisions qui avaient destination pour la Rochelle. Sa raison était qu'elles commençaient à se gâter. Il apportait mille entraves secrètes à l'armement qu'il avait promis , et il lui manquait toujours quelque chose pour mettre à la voile. Quant à son maître, il était dans de tout autres sentimens : il n'oubliait pas qu'il s'était engagé , sur son honneur , à secourir la Rochelle , et il ne refusait jamais d'entendre les représentations et les prières des députés. Elles étaient si touchantes, qu'il ne put rete.nir ses larmes en plusieurs occasions et eut la bonté de s'employer lui-même pour hâter les secours. Mais la mauvaise volonté de son ministre favori paralysait ses généreuses dispositions.

Le temps des plaisanteries au sujet de la digue était passé : cet ouvrage immense , long de 7^4 toises, et large de u3 pieds dans ses endroits les plus resserrés , s'achevait , malgré des difficultés énormes , et quoique la violence des marées l'eût presque détruit à plusieurs reprises. On avait laissé un goulet au milieu , pour donner passage aux galiotes royales ; mais quelques chaloupes des Rochelais y ayant passé , malgré le feu de l'artillerie et de la mousqueterie , le cardinal de Richelieu fit construire en avant deux jetées pour y mettre du canon et rendre le goulet plus impraticable aux barques de la ville. Les

i<.< HISTOIRE

assiégés , voyant commencer ces nouveaux travaux , cherchèrent à troubler les travailleurs de toutes manières. Leur amiral Bourgins alla faire feu sur eux avec dix chaloupes canonnières; mais bientôt elles ne purent tenir devant les galiotcs du Roi , qui étaient arrivées la veille sous le commandement du duc de Guise. La nuit suivante, de braves marins entreprirent de s'avancer jusqu'à la digue et d'essayer de la rompre au milieu à coups de haches : ils s'aperçurent alors que les vaisseaux que l'on avait coulés dans le chenal étaient maçonnés en dedans et remplis de cailloux. Il n'y avait donc plus d'espoir de ce côté que dans la violence de quelque tempête, ou dans l'effort d'une grande flotte. Les lignes autour de la place n'étaient pas en aussi bon état , et manquaient même en plusieurs endroits. Des soldats, pleins d'audace et d'industrie , s'avisèrent de passer à travers les ennemis , sous le costume de marchands , d'aller acheter des troupeaux de bœufs dans les marchés voisins, et de les chasser devant eux vers la ville; il en vint ainsi i/jo en trois bandes , ce qui fit grande diversion aux inquiétudes et aux chagrins des habitans.

Tout le monde s'habituait au canon, hommes, femmes, enfans, et l'on ne descendait pas du parapet lorsque les asssiégeans y pointaient leurs pièces. Du reste , on vivait dans l'espérance de quelque bonne nouvelle d'Angleterre - ou des

i>E LA ROCHELLE. 363

provinces que tenait M. de Rohan. On comptait, sur des troubles à Paris et ailleurs , car il y avait partout des gens opprimés et mécontens ; et puis, la digue n'était pas si solide qu'elle put résister à toutes les bourrasques. N'avait-on pas déjà vu quelquefois la côte jonchée de ses débris? Les ministres savaient bien profiter de ces circonstances pour soutenir que c'était la cause de Dieu que l'on défendait, et que l'on ne pouvait périr. Ils le prouvaient d'autant mieux , qu'eux-mêmes ils étaient pleins de foi et d'enthousiasme. Ainsi, Ton goûtait leurs consolations , et si , pour la plupart des assiégés, c'était un contentement que de se défendre, aux yeux de tous, c'était une nécessité. Les royalistes n'avaient guère d'autres amis dans la ville que quelques traîtres qu'ils y avaient glissés ; et il ne pouvait y en avoir beaucoup , parce que le poste était dangereux : quand on venait à en découvrir quelqu'un, on le pendait sans pitié , après l'avoir cruellement torturé, pour lui arracher des aveux.

Déjà le Roi était bien ennuyé de la longueur du siège. Depuis quelque temps, il avait quitté Xieul et transporté le quartier-général à Aytré , Dour être plus près des bois de Salles et de Surjères, où il allait chasser. Il se lassa à la fin de ce Jaisir, et il se décida à se rendre aux vœux des leines (*) qui l'appelaient à Paris. Le cardinal eut,

* La Reine et la Reine mère.

en son absence , le commandement de l'armée , avec le litre de général en chef. Les affaires n'en souffrirent en rien, car c'était lui qui avait eu, en tout temps, l'autorité dans cette grande entreprise. Il employa le reste de l'hiver à l'achèvement de ses lignes et aux réparations de la digue.

Dans la ville, les marchés étaient encore abondamment pourvus des objets de première nécessité ; mais ils enchérissaient de jour en jour , et le petit peuple commençait à souffrir. On se débarrassait de temps à autre de quelques pauvres femmes et de petits enfans qui mendiaient par les rues. On les mettait hors la ville, et ils passaient, de nuit, à travers les royalistes. C'était un spectacle bien déchirant, et, comme d'ailleurs on ne recevait point , depuis long-temps , de lettres de M. de Rohan, ni de nouvelles des députés , on se laissait aller à l'inquiétude, et une grande tristesse se lisait sur tous les visages. Dans les premiers jours du mois de mars , on n'avait pas encore vu paraître un navire anglais. Les vivres diminuaient sensiblement. Alors, chacun regarda à ses provisions si les ménagea soigneusement. On ne se départait pas des fermes résolutions qu'on avait prises ; mais il était bien utile qu'on reçût quelque nouvelle rassurante. Enfin, le vendredi 3 mars, arriva, sur les huit heures du matin, le premier homme qui eût été dépêché d'Angleterre. 11 était demeuré

vingt jours en chemin , sans compter le trajet de mer, et le temps qu'il avait passé sous un déguisement parmi les royalistes , jusqu'à ce qu'une occasion favorable de se jeter dans la ville se fût présentée. Cet homme était un soldat gascon. Il portait le billet suivant dans un des boutons de son habit :

« Messieurs ,

» Ayant reçu votre lettre par le sieur François » de Beaussay, nous sollicitâmes tant , que votre » ravitaillement, conduit par M. Dehinsse, s'en » allait en mer, escorté de quatre remberges et » de quinze vaisseaux de guerre ; mais depuis , » le sieur Paul Gorribon nous ayant dit avoir vu » l'armée du Roi , sur la côte de Bretagne , se » disposer à prendre la route de la Rochelle , le » conseil a jugé que le convoi était trop faible. » C'est pourquoi on a rappelé de Plimouth » M. Dehinsse, et on a remis à vous envoyer le » tout avec l'armée , qui sera forte et puissante , » et que Sa Majesté britannique nous a promis » devoir être prête pour vous aller trouver, dans » mars ou avril , sans plus différer : prenez bon » courage; nous sommes,

» Messieurs ,

» Vos très-humbles et très-affectionues berviteurs et députés,

» J. David, Ph. Vincent, J. Dehinsse.

De Londres, ce 4 février 1628.

« P. S. Donnez vingt écus au porteur. Faites » provision du plus grand nombre de chaloupes a que vous pourrez. »

Cette nouvelle répandit la joie dans la ville. On ne doutait pas que la flotte anglaise ne parvînt à forcer les vaisseaux du Roi , d'autant plus que les Espagnols, sous divers prétextes, avaient rappelé leurs forces clans leurs ports. Resterait alors la digue , qui ne pourrait résister aux brûlots des alliés et aux chaloupes nombreuses qui sortiraient du port pour aller la percer. Enivrés de cet espoir, les Rochelais ne demeuraient plus en repos. Les uns couraient à toute heure sur les murs , montaient au haut des clochers, pour regarder si la flotte auxiliaire commençait à se montrer; les autres, plus belliqueux, sortaient de la ville, en armes, et battaient la campagne jusqu'aux lignes ennemies, pour tâcher de faire des prisonniers, dont ils pussent tirer bonne rançon , ou bien encore pour appeler quelques royalistes en combat singulier. Ainsi , pendant la première quinzaine de mars, il ne se passa presque pas de jour qu'il n'y eût, du coté de Tasdon , quelques petits combats d'infanterie , comme aussi des engagemens de cavalerie , vers Rompsay , Beaulieu ou Lafond. Toutes ces courses n'avaient d'autre résultat que d'ajouter des deuils particuliers à la détresse publique. Les Anglais ne paraissaient pas encore, et il y avait quantité de malades

dans la ville; la viande étant fort chère, on ne se nourrissait, en général, que de harengs, de morues, de choses salées, ce qui engendrait le scorbut. Les gens qui en étaient atteints avaient les yeux noirs et meurtris ; ils se traînaient à peine, leurs jambes étant tout enflées et couvertes d'ulcères. Leur bouche, surtout, était dans un état horrible. Enfin , cette maladie disparut vers le temps de Pâques. On le dut en partie au zèle et à la science du médecin Mathias Goyer, et de l'apothicaire Seignette.

Le cardinal, instruit par ses espions qu'il y avait dans la place un grand nombre de personnes alitées, et aussi que les Anglais ne tarderaient point à se montrer , résolut de tenter une surprise. Il rassembla donc , dans la nuit du i r mars, 1 0,000 hommes environ , au Plessis , avec force échelles et ponts, pour escalader et franchir les murs. Il avait encore bonne provision de pétards, d'artifices , de madriers et de cordages. Le principal effort devait avoir lieu vers la fausse porte des Salines , sur le bord du canal Maubec , et au bastion de l'Evangile. Plusieurs pelotons , pour tromper les Rochelais , avaient ordre d'aller donner de fausses alarmes en divers endroits. Avant de se mettre en route , MM. de Shornberg et de Iîassompierre exhortèrent leurs fantassins à bien faire, les assurant que le Roi avait mille confidens environ dans la ville, qui leur donneraient la

la main; que, quand ils auraient pris la place, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, ils y feraient un magnifique butin. Le cœur volait aux gens de guerre d'entendre d'aussi belles paroles. Us n'étaient pas encore rendus où on promettait de les mener. La nuit élait fort obscure, et les troupes ne furent pas plutôt en marche , qu'elles se trouvèrent tout en désordre. La meilleure partie prit un chemin pour un autre, s'embourba dans les marais et les fondrières qui sont de ce coté , si bien qu'on ne se trouva en mesure d'agir que lorsqu'il fut grand jour, et qu'il n'y eut plus moyen de faire de surprise. Ces pauvres soldats rentrèrent bien fatigués et bien honteux dans leurs quartiers, et les assiégeans se tinrent pour avertis. M. le cardinal porta alors ses vues sur le fort de Tasdou, et il voulut qu'on essayât de l'enlever. Le maréchal de Shomberg n'était pas de cet avis ; mais le reste du conseil , par flatterie pour le général en chef (*), décida qu'il fallait attaquer le fort, dès la nuit suivante. On choisit r,5oo hommes des plus déterminés de l'armée, et Shomberg et M arillac , accompagnés de la fleur de la noblesse , se chargèrent de conduire eux-mêmes l'entreprise. Ils appelèrent encore la ruse à leur secours, car ayant séduit un soldat de la ville, ils renvoyèrent due au corps-de-garde de la porte St. -Nicolas de ne point hier, quelque mouvement qui \ int a faire autour du fort de Tasdon , attendu que Richelieu

serait déranger le piège que le commandant avait dressé aux ennemis , qui déjà s'avançaient le long de la falaise, dans l'espoir de le surprendre. On ajouta foi aux paroles du soldat, et l'action était depuis long-temps engagée, que l'on n'avait pas encore fait feu de la porte St.-Nicolas. Mais les royalistes n'avaient pu réussir à surprendre les gens du fort , quoiqu'il soufflât un grand vent de nord-est , bien favorable pour dérober le bruit de leur marche. Il paraissait heureusement quelques étoiles au ciel, ce qui empêchait la nuit d'être tout-à-fait obscure, et la sentinelle vit une grosse ombre qui se mouvait en venant à lui. C'en fut assez pour lui faire crier aux armes! Toute la garnison fut presque aussitôt sur pied, et les ennemis, se voyant reconnus, commencèrent leur feu , et se précipitèrent sur le fort. Ils y trouvèrent des chevaux de frise sur lesquels ils n'avaient pas compté ; et puis ils reconnurent bientôt qu'ils étaient venus s'attaquer à des hommes bien décidés à se défendre. Ils furent si maltraités de leurs arquebusades , qu'ils se retirèrent en désordre vers la mer. Si l'on eût fait jouer l'artillerie de la ville et fait sortir quelques compagnies, l'élite de l'armée royale périssait dans cette rencontre. M. le maréchal de Shomberg ne pouvait rallier ses gens, tant ceux du fort les avaient rudement accueillis. Il y parvint après beaucoup de peine ; alors il feignit de prendre ses mesures pour recommencer

2Af

37o HISTOIRE

l'attaque; mais il ne voulait, par là, que contenir la garnison du fort, et sauver, s'il était possible, l'honneur des armes du Roi. Il enleva , en toute hâte, ses morts et ses blessés, et se retira aussitôt. Le poste de Saint -Nicolas avait reconnu la perfidie du soldat messager et commençait à faire feu de toutes les pièces qu'il avait sous sa main. Cette attaque inutile coûta bien trois cents hommes aux royalistes. Les Rochelais firent des prières publiques pour rendre grâce à Dieu de leur triomphe. Deux jours après , ils reçurent de bonnes nouvelles d'Angleterre , par les capitaines Jean David et Jean Martin , dit Sacremore. Ces deux braves marins s'étaient fait jour à travers toute l'armée du Roi , s'étaient glissés dans le goulet ménagé au milieu de la digue, et avaient amené leur patache jusques dans le port, malgré plus de deux cents coups de canon, et dix fois plus de mousquetades qu'on leur avait tirés de tous côtés. La ville , par reconnaissance d'une action aussi hasardeuse , entreprise pour son utilité , fit présent à David d'une chaîne d'or de cent écus, et d'une médaille aux armes du maire, avec cette devise : Patrice J7iagni sunt doua pericli (*). Voici les lettres qu'il apportait :

Page 1