‹ Histoire de la royauté considérée dans ses originesChapitre 105 sur 191 · LIVRE 111. 2i · texte numérisé non relu

LIVRE 111. 2i

M écument dans tes caves , tes troupeaux se déçu- € plent dans tes bergeries ; j^en conviens et j'y con- « sens ; mais plus tard, si tu as un procès , pauvre € vieux campagnard perdu dans la foule , debout € devant le tribunal, tu seras écrasé par la sentence « de quelque puissant parvenu. Rentre donc en toi- «c même, retourne à rhonneur, & la vertu; si « tu continues à vivre en rustique disciple d*Epi- € cure , je t'abandonne, au nom de nos pères , au c nom de nos descendants. »

Mais personne n^écoute Sidoine, vieux romain attardé dans un monde nouveau ; personne ne se rend avec lui dans cette capitale de l'Univers , qui n'est plus que le temple des publicains et des exacteurs. Le patricien ne veut point exposer ses trésors à la rapacité des légistes* Sidoine a beau lui crier avec une vivacité comique : « Qu'on me chasse € du sénat; je brigue une place héréditaire; moi « fils , petit-fils, gendre, de préfets du prétoire, de « généraux d'armée. Un simple tribun, Gandentius • est nommé vicaire. Tous nos jeunes gens de c bonne maison en sont indignés t ( ce qui n'empôche pas le bon Sidoine d'écrire immédiatement une lettre de compliment à ce môme Gaudentius). « O fils des Appius que cet exemple soit un stimu- ■ lant pour toi ; viens réclamer ton privilège de conc seiller préfectorial (1). »

(1) Sid. App. Philimatio sao.... Gaadentio sao> I. 17. 18.

246 HISTOIRE DE L4 ROTAUTÉ.

Sidoine en est encore pour ses peines. Le fiU des Appius ne bouge pas; rien ne l'ébranlé , ni le zèle d'un irieil amant des anciennes dignités, ni Tindignation prétendue de la jeune noblesse, ni l'exemple plus piquant encore d'un plébéien arrivé aux honneurs, motifs importants mais oubliés dès le temps des guerres civiles ! 11 ne parvient pas même à comprendre que l'intervention politique de celui qui possède peut seule garantir la possession, que l'abandon de la chose publique ^mène tôt ou tard la ruine particulière et générale, et qu'enfin la société ne peut déFcndre les masses qu'avec le secours des individus. Le patricien n'est plus Sylla, il laisse aux parvenus les charges prétoriennes ou curules. Philosophe indifférent, il détourne les yeux du Gapilole , il les fait tomber avec joie sur ses prés, sur ses récoltes, sur ses forêts d'oliviers, sur sa maison , large fourmilière d'esclaves j là , pourtant sa philosophie lui fait défaut; sa vue se trouble; son cœur s'émeut dès qu'on touche à ses intérêts matériels. Sceptique de la patrie, de la noble ambition , cet athée complet , redevient le croyant le plus superstitieux dès qu'il s'agit de l'objet de son culte , c'est à dire de son argent. Dans la chute de toutes choses, au milieu des ruinés qu*il remue sans passion, il rêve l'éternité de ses métairies. Pour le croire il faut entendre encore ce Sidoine qu'en dépit de son lalin étrange

LIVRK 111. 247

ei de son grec plus barbare que Tinvasion ellemême, oo ne peut se lasser d'interroger et d'écouter. U parle d'un de ses amis nommé Domidius qui, grâce à la protection du patricien Hypatius» ▼eut racheter nn bien de famille : « il n'est pas guidé par l'intérêt; ce qu'il veut, c'est de rendre un respectueux hommage à la mémoire de ses ancêtres; il est honteux de voir le domaine qui leur appartenait, entre des mains étrangères ; il n'aspire qu'à le faire rentrer dans son héritage. » Et c'est après Attila, après Grcnseric , immédiatement avant Odoacre, qu'il rachète une terré patrimoniale pour qu'elle ne êcfie plus de sa famille I

(1) « Non stuDiilo copidiutiSy sed respecta avii^reeordaUoiiis

addodUir Posseasionis antiqua a se aliénât» non tam

damno angitarquam padore. » Sid. ad Hyp. suiun, III, 6.

GmiSntmOll «mnCIPALB FATORàBLB A L'ARISTOGEAT» RO-

HAUf B. ^ BLLB BST ÉBRANLÉB D'ABOBD PAR U GHRISTIA-

. III8MB. — BLLB ^ALLIE ENSDITE A LA RBLI6I01I NOUTELLE

' ky t troovb tm kPPtn. * -* AXostoteÀnE lir mptscffpkt. —

tTiPISGOPAT BCT HÉRiDITAIRB DANS LB8 PROVnrCBS. — POU- TOm POUTIQUB BT KUlf IGIPAL DBS ÉVÉQUB8.

QiiM|ae l'ancienne aristocratie romaine eûl Jbeaoioiiip perdu de son ponvoir, elle exerçait encore n^ hante influence, là où ses propriétés étaient 'iitiiéMé t

Les institutions municipales fovorisajient cette

influence. Elles oni toujours subsisté dans les Gaules comme en Italie, et le droit romain n'a jamais péri. De i^es deux vérités prouvées , on a tiré des conséquences fausses ; des formes de la liberté on a conclu à la liberté elle-même. En retrouvant partout le protocole de la souveraineté populaire et du droit électif, on a cru reconnaître la réalité de ce droit. Une préocupation évidente de la polémique moderne a dirigé et dénaturé quelques unes de ces recherches : il n'a pas suffi à nos libertés nouvelles de leur légitimité récente, on a voulu leur trouver des titres dans le passé, et , comme beaucoup de généalogies, celle-là n'a point été exempte de falsifications ou peul-étre d'erreurs.

Je le répète, c'est l'aristocratie qui était favoririsée par la charte municipale de l'empire. D'ailleurs, par sa nature même, la décentralisation se fait toujours au proût d'une aristocratie quelconque. Importante ou médiocre, selon les localités, puissante dans les grandes cités , faible dans les moindres, celte aristocratie était placée à la tôte de la société dans les provinces, mais les textes législatifs sont si incomplets, leur obscurité est quelquefois si impénétrable, que les méditattOBS de très grands esprits n'ont pu les mettre d'acoordauroelle matière importante. La constitution aristocratiqite dans les provinces impériales est encore un sujet de controverse.

LIVRB III. 251

Règle générale, tontes les dignités, tous les emplois, toutes les positions sociales et politiques, dans rintérieur, étaient symétriquement assimilés aux institutions analogues de la métropofle; Tintérieur de l'empire n'était qu'une émanation de Rome, ou plutôt c'était un miroir large et grossier qui la réfléchissait imparfaitement, mais tout enlière.

Cette constitution était entièrement aristocratique quoique démocratique en apparence. Elle a été développée dans V Histoire de la Civiliiation avec cette évidence qui étant la lumière elle-même s'allie à la profondeur en la pénétrant. Gomme ce livre est entre toutes les mains, il suffit d'y renvoyer;

peu de mots suffiront pour rappeler une déduction présente à tous les esprits.

Au commencement du cinquième siècle, les hommes libres se divisaient en trois classes : 1"* sénateurs, clarissimes, officiers du palais et autres privilégiés (1) ; 2"" curiales, simples citoyens n'appartenant, à aucun titre, à la classe des privilégiés (2), 3° prolétaires.

L'exemption des impôts est le seul privilège communaux deux premières classes.

Tout filsde curiale, reste curiale et ne peut sortir

(1) Les grands propriétaires.

(S) Petits propriétaires.

^^ HISTOIU DB LA ROTAUTi.

de ia oondition. Séjour à la campagne, service mililairOr mploîs publics, tout lui est interdit, i moina d'avoir passé par chacune des fonctions mttoknpalea. Ces fonctionnaires sont élus par leurs concitoyens et administrent la. ville indé- {lendamment de tout contact étranger^ Etabli sur la propriété foncière ,, ce corps semble la réalisation la plus complële et la plus exacte d'une administration locale entièrement libre. Et comme nous Favons déjà dit dans le langage barbare parlé de nos jours^ c'est un exemple de celte décentraGn •oAtm que quelques esprits plus ou moins sincères, vantent encore comme un remède à tous les maux politiques.

Les ZTimiiioirt étaient dans les provinces une sorte de représentation du consulat romain ; ils étaient choisis parmi les curiales, élus par la Curie, et toujouro comme les consuls leur modèle, ils ne restaient en place qu'un an. On élisait les plus dignes pour les soumettre aux charges de la patrie (1). L'autorité des Ikmnwiri s'étendait sur la cité dont ils étstent les premiers magistrats, ils en exerçaient les actions, en faisaient laloir ies dnoits^ et leurs stipulatioqs devenaient

(1) « Ad sabeunda {Mlriœ munera^ dignissimi et meritis faculutibiis, eUgantnr : ne taies forte nominefttnr, qui AmcCMoes pn- Wicas implere non poMint. » God. Theod. Ub. XII, tit. I, leg. 140.

LIVBE 111. 2M

obligatoires pour elle ; iIspronoDçaient iw eei^taMès causes et pouvaient infliger des peines ; enfin^ c-eâd en leur présence qu'on insérait dans les registres munieipaux, les testaments^ les contrats de vente et les donations. Les Principaux veillaient à la répa^ tition de l'impôt foncier ; ils étaient les Ediles de la cité et le conseil exécutif de la Gnrie. Les approvisionnements publics, Tentretien des roules, h police des bains et des théâtres appartenaient aux principales^ Principaux. D^autresfonction» inférieures s'échelonaient encore au-dessous de ces cliargés importantes^ qui toutes représentaient dans leur ensemble la souveraineté populaire et leprivHège de s'administrer soi-même ( 1).

Yoilà les droits et les devoirs nettement exprimés et pondérés dans l'intérèl de la patrie; avant tout, le droit et le dévoir de la servir et de la défendre* L'éfat civil est remis entre les mains de magistrats libre» ment élus , la- garantie de la propriété foncière est la seule et juste borne imposée à la liberté électorale; sous le titre de Défenseui:. , une institution généreuse , image des tribuns de Rome, est créée en faveur de la cité. Le Défenseur surveille l'administration des curiales et défend les malheureux contre des magistrats prévaricateurs. Avocat do peuple > il est élu par l'universalité des

(1) Guizot^ Essai sur l'histoire de FrancC; p. fS.

citoyens (1). Telles étaient dans leur ensemble les constitutions municipales de l'Italie et des colonies

(1) C'est dans le texte même de VBuai tur VHUUnft de Franee^ p. 95 et soW., quatrième édition, et dans le Covn oo Hist. de la Chrilisatîon (T. 1^, leçon deuxième) qu'il fiiut chercher œi exposé lumineux. Il n'y a qu'un point sur lequel 11 serait possible de ne pas adhérer complètement aux conclusions de lIHutre historien; Il conteste l'exisienoe des sénats particnlien diRS les municipes; il appuie son doute à cet égard sur une logique serrée et puissante, mais des textes nombreux ne semblentHls pas combattre son assertion? M. Raynouard, Histoire du Droit Municipal, T. I*', p. SO, les a rassemblés ayec soin. Je ciierû le plus formel, et à mon gré le plus dédsif. — « A curialibus a terris senatoria gleba discrets sît, nec lilla fiât In possidendo «darissimarum domorum curialiumque conjnnctio, nec «ilo «exactionis génère vinciautur; idque curent hli qui per cÎTîta- « tes defensorum senatûs officium susceperint, quorun periculo « teneatur, si quid dispositum fuerit in diapendinD sea !!■■■■ » L. k curialibus, 3, God. Theod, lih. S, tit, 3 de praed. Sénat. — La distinction entre sénateurset curiales résulte évidemment de ce passage. L'abbé Dobos avait établi (Hist. crit. I, S, p. 1^93.) que dans chaque cirilas , il y avait les patriciens dont était tiré le sénat; les curiales, etc Un savant jurisconsulte allemand, M^ de Savigny (Hist. Droit Rom., II, S.), atiaqve assex vivement le système de Tabbé Dubos, sur lequel, ajoute-t-il, les écrivains modernes français ont bftti comme sur la véritable histoire , quoiqu'à notre connaissance , à commencer par Monte»quieu 'dont le souvenir n'a certainement pas échappé à M. de Savigny , et à finir par Moreau et deux ou trois autres , tous se soient réunis pour le détruire de fond en comble. Au surplus, tout en infirmant les assertions deDubosdans une noie, M. de Savigny ne les contredit nullement dans son texte. — Il parait, selon lui , que légalement un sénat était composé de cent membres, quoique cette règle ne fût ni rigoureuse , ni suivie généralement. Sur la liste des décurions (album) figurent d'abord les membres honoraires (patroni), ensuite les me^ibrcs en exercice. H y avait deux sortes de patroni : l*' les décurions, que de hautes dignités dis-

Page 1