LIVRE III
troisième siècle. Là se rencontrent les noms d'Antoine, de Paul, de Macaire, et de Pacôme. Loin de^ former une caste à part, ces hommes appartenaient à la portion inférieure de la population. Ce n'est pas au clergé aristocratique que leurs sympathies étaient acquises, mais à la foule. Livrés pour leur propre compte à Tidéal d'une vie exceptionnelle, . ils approuvaient dans le peuple l'usage de la vie coramone, et c'est dans ce sens qu'on entendit saint Paphnuce au concile de Nicée se prononcer contre la pensée naissante du célibat des prêtres. Le troisième canon de Nicée était conçu en ces termes : « le grand concile a défendu généralement que ni évoque, ni prêtre, ni diacre, ni aucun autre clerc, . ne puisse avoir de femmes sous-introduHes^ si ce n'est la mère, la sœur^ la tante, et les autres
personnes qui sont hors de tout soupçon. }>0n nommait femmes sous-introduites, principalement à Antioche, celles que les ecclésiastiques tenaient dans leurs maisons. Le concile voulut faire plus encore, il voulut défendre par une loi générale aux évéques, aux prêtres et aux diacres , d^habiter avec les femmes qu'ils avaient épousées étant laïques. Alors le confesseur Paphnuce, évêque dans la Haute-Thébaide, se leva au milieu de rassemblée, et dit à haute voix : c Qu'il ne fallait point imposer un joug si pesant aux clercs sacrés; que le lit nuptial est honorable et le mariage sans tache.
Que cet excès de rîgaeur nuirait phndt à TEglise; que tous ne pouvaient porter une continence si par* faite et que la chasteté conjugale en derait pentètre moins gardée. Qu'il suffisait que celui qui était If ne foi» ordbnné clerc n'eût plus ta liberté de se marier, suivant Fancienne tradition de l'Eglise, mais qu'il ne* fallait pas les séparer de la femme qu'il avait épousée étant encore laïque. » Tout le concile se rendit h^ cette réclamation, et cette tentative de séparation complète entre la vie ctéricale et la vie civile méditée dès lors par le corps épiscopal, écboua au premier mot d'un solitaire. Elle était en effet^ prématurée. Le grand' saint Bazile obvia plus tard aux inconvénients de cette situa* tion en réunissant les moines sous^ une' même règle et en les disciplinant par l'esprit d'asMciMîoa. Son< double génie d'évèqne et d'homme politique lui a découvert le danger qui menaçait l'Eglise si la partie la plus populaire, la seule véritablemeiit populaire du christianisme, restait ed dehors du sacerdoce. L'organisation des solitaires! en corps avoué, reconnu., sanctionné par l'Eglise, pouvait seule prévenir l'hostilité de chaque individu. Le problème était de changer dès adversaires ou tout au moins des étrangers en soldats zélés et infatigables. Déjà la sainteté des solitaires était reconnue supérieure à celle dn clergé séculier. C'étaient eux surtout^ que le peuple savait écouter et
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comprendre. Lear langage arrivait jusqu'à lui, mieux encore qu'une docle éloquence. Les chefs du christianisme , les pères , les docteurs , savaient plaindre sa misère ; mais pour le peuple^ leur plainte était trop brillante et trop ornée. Les moines au contraire étaient simples et grossiers* Ce qui faisait alors l'infériorité des moines dans la marche progressive des idées, les rendait accessibles à rintelligence ou plutôt à l'instinct des masses. C'est parce qu'ils n'avaient ni vues générales, ni intérêt dans les luttes politiques, c'est parce qu'ils étaient étrangers au mouvement d'intrigue ou d'affaires, parce qu'ils n'étaient pour la plupart ni orateurs, ni écrivains polémiques, mais simplement des hommes de prière et de solitude^ c'est précisément par tout ce qui leur manquait pour paraître avec éclat dans les synodes, qu'ils étaient mieux compris et mieux aimés de l'homme du peuple. Un peu d'humeur contre la richesse et la pnissance, quoiqu'à l'insu de ces saintes am^, se mêlait quelquefois à l'abnégation et au mépris des biens du monde. Le faible, victime du fort, reniait descendre de leurs bouches évangéliques une parole rafraîchissante, baume pour les blessures et quelquefois aliment aux passions qui fermentaient dans son sein. Là était le danger.
La vie ascétique ne fut dans l'origine que l'ex-
pression sincère d'un besoin impérieux de méditation et d'isolement. La soif de la solitude, les merveilles du désert, les combats de l'esprit con* tre la chair rebelle, la sainte volonté du sacrifice, suffisaient réellement à ces créatures prédesti* nées; seule, la religion les amena au pied do trône impérial, lorsqu'après le massacre de Thessalonique ou d'Antioche on vit descendre du haut des montagnes ces ascètes aux cheveux blancs, aux membres amaigris, couverts du sae de la pénitence.
Les véritables prêtres du peuple, connus de lui, ceux dont le langage pénétrait dans ses entrailles, n'étaient pas les pontifes issus des con* suis et des préfets du prétoire, c'étaient les 8oli« taires, les reclus, les stylites. Leur voix avait un écho puissant et sonore. C'est de leurs vertus, de leurs miracles, qu'on aimait surtout à s'entretenir. Paul nourri par un corbeau merveilleux, Antoine enseveli et pleuré par des lions, voilé ce qui mieux encore que l'éloquence de Chrysostome et les débats des conciles, était l'entretien du pauvre et de l'esclave sous le chaume du Tugurium ou dans les ergastules du maître. En Orient, l'épiscopat leur était ouvert. Quelquefois, en Occident même, malgré le vœu des solitaires et Topposition des prélats arislocratiqueSf un cri invincible partait des rangs les plus inâmes de la société