LIVRE IV
fièrent. L'iocompatibilité uT^eux peuples, des deux législations , le frottement perpétuel d'une population armée contre une nation sans armes, tous ces motifs divers , jusqu'alors épars , isolés, vinrent se réunir, s'agglomérer sur un point et y formèrent un foyer d'irritation. Les délateurs surgirent de toutes parts, comme aux jours de Néron et de Tibère. Ce qui d'abord n'avait été que méeontentement et vague désir, prit un corps et s'agrandit. Fatigué du sénat, Théodoric ne songea point tout d'un coup à l'anéantir; las de Théodoric, le sénat ne médita pas sponta* nément la destruction.de la monarchie gothique; mais Théodoric et le sénat s'estimèrent capables de ces excès, et dès lors le soupçon devint une cer« titude. Malgré les dénégations de Boëce , rien ne prouve que sa conspiration fut imaginaire. Il y avait certainement des rapports mystérieux entre les membres principaux du sénat et les empereurs d'Orient. D'ailleurs, tout était changé dans le royaume d'Italie ; la pourpre menteuse , le faux laurier d'or , étaient tombés en lambeaux ; le chef de tribu avait reparu hérissé du sayon velu. De loua côtés le prestige était dissipé , de tous côtés la vérité reparaissait hideuse et vengeresse ; ici un civilisateur tout puissant , convaincu , même à ses propres yeux , d'être toujours resté Barliare entre les Barbares ; là , un peuple prosterné , chargé de
chaînes, maïs habile, artificieux, rempli d'une sourde et d'une haine muette. Le chef, trompé dans son espoir, blessé dans son amour-propre, repoussé dans le despotisme de ses bienfaits ; les sujets, conspirant à i'oitibre de son pouvoir mdme, se setTanl contre lui des armes intellectuelles qu'il n'avait pu leur ravir. Quel étonnement pour luil quelle douleur I quelle honte ! Ce sénat qu'il avait tant flatté, devenu son ennemi le plus acharné ! De part et d'autre , il n'y eut plus de bornes aux soupçons. Théodoric fut suspect de vouloir détruire le sénat, le sénat de comploter le rétablissement de l'empire. Les deux partis avaient probablement raison, mais cette défiance réciproque aggrava le mal et le rendit incurable (i).
Après avoir passé s» vie entre les amitiés et les colères du roi (2) , après avoir légué au monde un testament immortel , Boèce et son beau^père, l'un de ces grands Symmaques dont le nom se montre comme un phare & travers ces ténèbres , périrent tous deux dans d'affreux supplices; le peuple romain, indigné, mêlant la dérision àl'horreur^ raconta qu'à la vue d'un poisson monstrueux qu'il avait pris pour la tète de la victime , Théo* doric mourut d'effroi et de remords.
(1) Voirie premier livre de la Consolation de Beéce. (S) ^ Inier amidiias régis ei iras. »