LIVRE IV
8610. La vieille forme impériale ne pouvait plus rien pour le monde. De la combinaison du christianisme et de la royauté, devait sortir la régénération sociale. Ce fut la mission de Tbéodoric et de Glovis. Ils y apportèrent des qualités différentes, même opposées. Tbéodoric déploya une grandeur plus imposante ; ses possessions étaient vastes et ses idées avaient l'étendue de son empire : la Gaule méridionale, Tltalie tout entière, Tlllyrie, la Pannonie, obéissaient à ses lois; l'Espagne elle-même les subit. Fier d'une telle puissance, il s'intitulait le rai (1). En vertu de ce titre superbe, il affectait une sorte de suprématie sur les autres chefs d'origine germanique; il entretenait une active correspondance, non seulement avec le royaume Visigothique des Gaules dont il était le protecteur naturel comme aîné des Amales , mais encore avec les chefs des Bourguignons , des Hérules , des Yarnes et des Thuringiens. Rempli du rôle imposant de roi des rois, d' Agamemnon de la barbarie , il essaya d'interposer son autorité entre Alaric et Clovis^ mais il n'y réussit point. Clovis n'était pas né pour reconnaître un suzerain dans un égal. Tbéodoric paraît avoir eu peu de prise sur tous ces chefs germaniques. Ils étaient méprisés par lui et ne rignoraient pas. Partout il s'arrogeait sur ces rois
(1) Ce sont les Grecs qui le qualifiaient de Roi d'Italie.
uDe supériorité offensante. Il ne leur épargnait pas les présents : l'un recevait une horloge, l'autre des musiciens , mais ces dons étaient faits avec une sorte de dédain; c ce qui est commun chez nous »» disait Théodoric^ « leur semble rare et précieux. » Il avait cessé d'être leur chef naturel : il avait faussé la loi de l'hérédité royale. L'adoption iniûtelligenle des formes de l'empire d'Occident fit de ce chef barbare , malgré son titre de roi, un successeur d'Aùgustnle, plutôt qu'un héritier des Amales. Il ne négligea pourtant aucune occasion de déployer sa royale généalogie , il la célébra souvent avec cette fastidieuse redondance qui dépare tous ses édits^ mais l'esprit de ses actes était presque toujours en contradiction avec son langage ; il contribua surtout à brouiller les vieilles notions germaniques sur la royauté héréditaire , en se substituant lui-même dans le royaume d'Espagne au jeune Amalaric son neveu; car il est bien prouvé maintenant qu'il gouverna cette partie de PEurope, non comme régent^ mais comme roi (1).
Théodoric fut le premier parmi les rois Barbares, et peut-être parmi les monarques, qui ait pro* clamé en quelque sorte la supériorité de la loi sur le faitçt de l'esprit sur la matière : c Que les provinces qui nous ont été soumises par le secours de
(1) Ascb'badii. %
Diea, dit le roi d'Italie, soient administrées par DOS lois, car la justice est la force des princes (i). » Ces nobles maximes sont reproduites sans cesse dans ses édits rédigés par Gassiodore ; partout l'empire de la loi est reconnu^favoué » constaté hautement, mais la volonté souveraine est toujours représentée comme la source unique de cette loi. Le maître et le ministre ne laissent aucun doute à cet égard. Tbéodoric respecta en théorie le libre arbitre ; il honora l'humanité mais en la traitant comme la plus noble des abstractions. Malgré les formules d'un respect profond et d'une entière déférence, il méconnut et blessa les hommes, parce qu'il ne tint compte ni de leurs penchants, ni de leurs passions, ni des diflG&rences de nationalité, ni des opinions inspirées par la nature ou acquises par l'habitude. Il les classa comme des pièces d'ivoire ou de bois sur un échiquier. Ces contrastes bizarrement réunis et imparfaitement fondus qui dans son propre caractère n'étaient ni sans grandeur ni sans force, il voulut les retrouver et les reproduire dans son peuple. Son imagination était haute mais limitée. Aussi ne lui inspira«^t-elle qu'un long et magnifique sophisme , une perpétuelle antithèse; un
(1) « Propositi nosiri est^ ut provinciss nobis, Deo auxiliante, subjectas, sicut armis defèndimos , ita legibos ordinemus : quia ssmperauget Principes observala jusUiia.» Cass. Var. IV^ 13.
syllogisme scbolasdque, mis en sclion avec l'éciai le plus spécieux, la pompe la plus imposante sur le plus beau théâtre de Tunivers.
Glovis, dans l'acceptioD généralement reçue, frétait certainement pas un aussi grand homme. La nature ne l'avait pas jeté dans le moule exagéré du Goth ; les proportions de Gtovis s^éloignaient moins de la taille ordinaire de l'espèce humaine ; l'un était un colosse, Tautre une statue de grandeur naturelle composée dans une harmonie parfaite et avec une exactitude irréprochable, dans toutes les parties du corps humain. H y avait en Théodoric quelque chose de Napoléon, dans Clovis un pende Frédéric. L'un était un poète en action, Tautre un prosateur à l'œuvre. Notre siècle aurait appliqué à Clovis l'épithéte d'homme positif. Sa politique tenait de l'empirisme. Il allait au jour le jour avec une patience courageuse. En lui, nul appétit de réforme, aucune soif de changement. Féroce au sixième siècle , il n'aurait été que fin douze cents ans plus tard. Nous le verrions excellent diplomate ; la plume et les protocoles rem« placeraient la framée, l'encre coulerait au lieu du sang, mais Phomme serait toujours le même, inaccessible aux pensées désintéressées , il est sous ce rapport, inférieur à Théodoric. Jamais Clovis n'eût pu concevoir l'idée de défendre, comme irrationnel, le duel judiciaire ou de soumettre tous ses