LIVRE I
Voilà pourquoi César voulait être roi. Le sort ou reovie tranchèrenl ce dessein. C'est dans une orgie, c'est au milieu de ia fôtc obscène des Lupercales, qu'Antoine , ivre et nu , s'approche du tribunal et présente le diadème au dictateur. Un geste l'arrête. Antoine fut-il imprudent ou perfide? Ces deux interprétations peuvent être également adrmises. A l'heure du dernier péril, il ne porta point secours à son général. Tout en attribuant à des motifs honorables l'absence de Marc-Antoine, Plutarque (1) la signale et la constate. Il aYOue ailleurs (2) qu'instruit de la conspiration, le futur triumvir s'était borné à n'y pas entrer. Les conjurés voulurent l'immoler avec César; Brutus s'y opposa vivement. Deux fois l'offre de la royauté renouvelée par Antoine, fut repoussée par Jules. Quelle était alors sa pensée? Nul ne le saura; c'est un secret entre César et Dieu. Le peuple applaudit faiblement au don du diadème , avec transporta son refus. Mais qui peut apprécier l'énergie ou la tiédeur des approbations populaires? L'oreille des partis n'entend-elle pas cette fatale musique au gré de ses passions et de ses voeux? Qu'importe d*ailleurs un tel applaudissement? il n'a de valeur que comme présage^ Le blanc diadème de laine était souillé par le vin des Bacchantes. L'amitié ou la trahison l'avait
(1) PlaLioCses. LXVII.LXXI.
(«) Plut. 10 int. XV, XVI.
présenté au diclateur. Les tribuns découronnèrenl ses statues. César, irrité^ laissa trop voir qu'il était homme : il cassa les tribuns. Une autre fois il no se leva point devant le sénat. Vainement il allégua des souffrances physiques ; personne ne voulut y croire, pas même la postérité. Trop grand pour apprécier l'espèce humaine^ il ne lui avait pas asseï épargné les mépris. Il était clément et ironique , magnanime et dédaigneux. A défaut du titre royal, il accepta toutes les magistratures, mais au hasard , sans choix , sans respect, même apparent^ avec une profusion insultante. Il se joua des formes du pou^ voir et n*en prit au sérieux quels réalité. A la mort d'un consul, il indigna tous les Romains en lui donnant sur le champ un successeur (1). César dédaigna les hommes : il périt. Auguste se borna à les tuer : il vécut et régna. Auguste résolut d'achever Pœuvre de son père adoptif par des moyens op* posés. Autant César étalait sa puissance et Teaclavage de Rome , autant Auguste s'eflbrça de les cacher • D'abord , et avant tout , il écarta de sa pensée et de celle des Romains toute prétention au titre royal. La royauté pouvait seule réparer les longs désordres de la république, mais il est des moments
(1) « Pridià aulem kalendas januarias repentinà consulis nione cessaDiem honofein in paucas peleoli dédit. » SiieL in Jul.Caes. 76. L'éiiqueite pairicienne exigeait un intervalle marqué cuire la mon d'un consul dans l'exercice de ses fonctions^ ei la jiominalion de son successeur.
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OU la chose là plus salutaire cosse de Fétre , parce qu'elle est impossible. Augusie affectant la royauté aurait gouverné six mois au lieu de 44 ans. Auguste n'eut et ne put avoir qu'une seule idée : arriver à la plénitude du pouvoir de son père d'adoption sans courir les chances de la haine publique, devenir puissant sans le paraître , exercer la royauté en rejetant ses insignes, et anéantir la république en conservant sa phraséologie officielle. C'était une entreprise difficile^ moins toutefois pour Auguste que pour tout autre. Il n'avait point comme César Hnstinct royal. Le pouvoir suprême lui apparaissait sous la ftirme d'une magistrature absolue. La pompe des rofs n'était pour lut ni un besoin ni un plaisir ; ft se bornait à l'aisance large et complète , à ta nombreuse domesticité d'un opolent sônateor^ tribut nécessaire payé à son rang aristocratique » car ses goûts étaient encore plus simf^es. Une maison élégante, une table frugale , quelquesamitf « voiM sur Ane grande échelle, VmtreamaiOocflutê célébrée par les poètes d'Octave* Il était issnd'nne race médiocre, engraissée dans l'abondance , vieillie dans le repos des charges municipales : lui-même vint au nK>nde dans une espèce d'hôtellerie, à l'enselgndde la téie de bceuf. Ses ennemis lui donnaient pour ancêtres des affranchis, des changeurs , jusqu'à des cabaretiers et des boulangers. Sans accepter cette généalogie, il se disait de bonne famille équestre , riea
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de plus, rien de moins. Il convenait sans effort qoe son père avait été le premier sénateur de leur nom. Auguste n*était fils de César que par fiction et tenait à sa race par les femmes seulement. Ce bourgeois couronné ne pouvait ni ne devait penser comme le descendant mâle de Vénus. Magnifique après tout dans les occasions solennelles et publiques , majestueux comme la république elle-même, c'est alors, pour parler notre langage moderne, qu'Auguste se montrait véritablement empereur.
La royauté et l'empire sont aujourd'hui syno* nymes. Quelle différence y avait-il alors entre ces deux dénominations? Cette différence a-t-elle été bien comprise, même de nos jours , DdAme pa? Na^poléon ?
c César, » écrivait-il dans son exil , i n*eut jamais ridée d'élever un trône. Tibère, Néron, après lui, n'en ont jamais eu la pensée, parce qu'il ne pouvait pas entrer dans la tète du mattre d'un grand eut de se revèlir d'une dignité odieuse et méprisée: Si la couronne royale eût été utile à Auguste et à ses successeurs, ils l'eussent placée sur leur téte(l). »
Ici, Napoléon se trompait.
La dignité royale n'était point méprisée à Rome.
(1) Précis des gaerres de César, écrit par M. Marchand, à rtle Sainle-Hélèney sous la dictée de l'emperear Napoléon.