‹ Histoire de la royauté considérée dans ses originesChapitre 25 sur 191 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

république (i). C'était perpétuer systématiquement rhérédité dans le sénat.

L'avènement de Jules César signala l'élévation démocratique d'une famille patricienne, non seulement à une distinction particulière , mais à tous les honneurs de la patrie. Les douze premiers princes étaient personnellement les représentants de l'aristocratie. Placés au dessus de leur caste, ils la comprimèrenti ils la firent sujette et même esclave , mais ils la maintinrent souveraine en principe. S'ils ravirent au sénat la réalité du pouvoir, ils ne le privèrent jamais de ces formes extérieures que les chefs heureux de la classe patricienne laissent volontiers à leurs pairs assujettis. Les Césars ne croyaient à leur propre légitimité que lorsqu'ils l'avaient présentée aux suffrages du sénat. Ceintes du laurier d'or , leurs tètes ne s'enivraient de la puissance suprême qu'après cette consécration solennelle.

Tibère fit de cette doctrine une application immédiate, lorsque dès le premier jour de son règne, il porta au sénat un volume écrit tout entier de la main d'Auguste. C'était le compte-rendu des forces de la république , le tableau de ses revenus, de sa population , Ténumération des flottes , des

(I) « Liberis senalorum, que cderiùs reipublicae assuescerenl^ protinùs virilem togam, latum clavam induere^ et curiae intéresse periDÎsit. n Suet. Ku^. XXXVIII.

provinces, des royaumes tributaires, l'état des salaires et des gratifications, enfin ce qu'on appelle de nos jours un budget (i).

Lapolitique de Tibère fut en ce genre plus hardie que celle de son prédécesseur ; il agit pour lui-même contre le sénat, et pour le sénat contre le peuple. Tibère transporta aux Césars le bénéfice de l'antique et terrible loi de lèse-majesté, puis il ferma les comices ou assemblées du peuple et attribua aux sénateurs la connaissance exclusive de toutes les causes judiciaires ou civiles, la nomination aux emplois et les élections aux magistratures, sans préjudice de sa propre autorité en ces diverses matières. Ainsi, ce lut Tibère qui en ruinant Tinfluence du peuple, augmenta celle de l'aristocratie. Il en eat du moins l'intention positive. Soumettre tout au sénat et le sénat à la volonté impériale : telle fut sa politique , ou pour mieux dire , telle était la conséquence nécessaire de l'indesiructibilité do sénat romain. La souveraineté résidait dans ce corps ; c'était la loi de l'état ; le licenciement de cette assemblée aurait entraîné des conséquences trop redoutables même pour l'audace des Césars. Néron médita ce bouleversement; il se proposa de gouverner par

(1) <t Proferri libcllum reciiarique jussil. Opes pablicac coniinebaniar ; quantum civiuni socioramque in armis; qiiot classes , régna, provinciae; iributa cuoctasuâ manu perscripserat Auguslus.» Tat'it. Ann. 1, 1 1.

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les chevaliers et les afiraDchis. M recula (i). Le meurtre d'une mère était plus facile que ce parricide natioual. Supprimer le sénat, c'était attenter à la religion publique ou, en d'autres termes, effacer l'histoire romaine. Tout était renfermé dans ce sanctuaire sacré ; là était la source de tous les pouvoirs y du pouvoir impérial lui-même. Je sais quel (bt le sénat de Rome , ses complaisances, ses terreurs , et ses bassesses ; je sais Juvénal et Tacite et Suétone ; je ne toucherai point à ces images trop souvent reproduites , je m^abstiendrai de ces couleurs ardentes qui par leur crudité semblent associer le peintre aux excès qu'il veut flétrir. De telles peintures sont à jamais épuisées. Après tant de voix éloquentes, répétées par l'écho de tant de siècles, on ne peut plus traîner le lecteur d^nslesam-^ phithéâtres , le forcer d'assister à la chute élégante des gladiateurs ni le conduire avec les dames romaines au plus obscur , au plus infect, au plus profond des lupanars. Le côté hideux deces mœurs est connu. La fange s'est élevée si haut qu'elle a caché la grandeur romaine. Un rayon du soleil de Jésus-Christ a séché celte boue. L'ancien monde a péri avec justice. Mais pourquoi des aberrations si monstrueuses? Pourquoi un sénat si vil ? Pourquoi ces lâchetés d'une part, cette cruauté de l'autre?

(I) Suel. in Nerone^ 37.

24 HISTOl&E DE LA ROYAUTE.

Voilà la question politique^ et c'est à die qu'il faut se borner.

Le prince et le sénat se haïssaient et se craignaient.^ « Je te déteste , César, parce que tu es sénateur, » disait à Méron l'adulateur Vatinius» dont ce mot ût la fortune (1). La terreur du sénat était cependant plus vive que celle du prince; le sénat en masse n'avait qu'une i)ensée et qu'un expédient : jeter de temps en temps quelques uns de ses membres à la gueule du tigre, pour tromper sa faim et l'empêcher de dévorer le corps tout entier» Une anecdote peint merveilleusement cette situation : Un gouverneur de la province d'Asie, Apronianus venait de subir une accusation capitale : sa mère, disait-on , avait rêvé qu'il parviendrait un jour à Tempire. Le sénat se hâta d'instruire le procès ; un des témoins déposa par écrit qu'un sénateur chauve avait entendu raconter par hasard le songe de la vieille matrone. A cette déposition^ tout le sénat prit peur. Le prince n'avait pourtant rien écrit, il n'avait recommandé personne. Malgré cette assurance, les chauves frémirent, les fronts dégarnis se plissèrent. • . . point de chevelure assez épaisse pour calmer un si juste effroi! Les chauves sont tous montrés au doigt. Est-ce celui-ci? est-ce celui-là ? non, c'est cet autre, c'est ce troisième; les chevelus se tâtent , secouent la tête et la montreirt avec

(1) Dio. Cass.

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