LIVRE II
répoQ vante et la colère du polythéisme romain. En effet, rien de plus contraire, de plus opposé, de plus antipathique à la religion officielle, transmise par Numa. Elle était roinaine, rien que romaine ; étendue comme l'empire, elle était bornée comme lui ; quoiqu'elle affectât la durée et l'universalité, elle ne pouvait prétendre qu'à une durée historique, à une universalité géographique, vaste et respectable sans doute dans le monde limité des faits, pauvre, chétive, mesquine dans le monde sans bornes de la pensée et de la foi. Pour nous résumer, nous hasarderons de dire qu'à Rome il n'y avait pas comme dans notre Europe chrétienne des prêtres , des sacrements et des temples ; mais que tous y étaient prêtres, que tout y était temple et que les passions y tenaient lieu de sacrements. Rome était gouvernée par le plus inflexible panthéisme» non celui de la nature, mais celui de la loi^ la nature elle-même s'y soumettait et ses créations les plus générales ne semblaient à ces superbes Romains, qu'une providence spéciale et particulière aux ordres de leur république.
Le berceau de tous les peuples est entouré de prodiges, et la protection exclusive de la Providence est le thème invariable par où débute tout amourpropre national ; cependant quelque étendue qu'on donne à cette protection céleste, on ne s'en attribue pas toujours le monopole. Dans les mécomptesqu'on
éprouve ou daos les succès dont on se vanle, on n'en appelle pas constamment à Tintervention partiale de la divinité. Il n'en est pas ainsi des Romains. Pour eux, les puissances supérieures sont unique- ' ment chargées de la grandeur de Rome, c'est Ui leur soin principal, essenllel ; c'est leur préoccupation unique; leurs regards distraits ne tombent sur le reste de l'univers que pour le récompenser ou le punir dans ses rapports avec le monde romain. Cette croyance invétérée au fond des cœurs , da* tait de la fondation môme de la cité ^ du moomik où la herse de Romulus ^ promenée sur un cjiamp du Lalium , eut jeté les glèbes dans l'enceinte oà devait désormais se mouvoir la ville éternelle. Dès lors rOlympe entier fut convoqué 4 cette fête : d'abord, les Pieu^t taciturites et chagrins de la sombre Eururie , puis les divinités élémentaires adorées par les Sabins, ensuite Içs Dieux de la Grèce, puis enfin, dans la suite des temps, toutes celles d'entre les divinités étrangères qui con* sentaient à abdiquer leur indigénat et à s'enrAler dans l'innombrable armée du Panthéon. Peu k peu il n'y eut plus un coin du ciel qui ne fAt aussi romain que la fontaine Egérie ou le gouffre de Gurtius. Des fêtes continuelles, des solennités journalières ( Ovide a pu faire , sous le titre de Fastes, un poème du calendrier), ne permirent pas un instant au peuple d'oublier tout ce qu'on
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railacba de glorieux, de moral , d'imposant à ces origines de la patrie : les Dieux de Troie sauvés des (eux de Vesta, le Palladium gardien de la Tiilet éternelle comme lui , la piété d'Enée, Tem* pire promis à sa race , les lois du pays dictées aui rois par les nymphes et les sibylles, les grands dieux présents à toutes les actions publiques; JuDon ell^môme, cette ennemie de Troie , désar» mée par la grandeur de Rome ; dans la vie pri<» vée, une divinité spéciale présidant à tous les mouvements, à tous les actes de Texistence, et le s^ nat^ cette gloire do monde , assemblée non moins relîgîeuse , non moins sacerdotale que politique et civile , le souverain pontificat des rois transmis aux plus illustres des sénateurs comme U plus magnifique des récompenses , Tinterprétation des livres saorés, la science des aruapices et des augures, apanage exclusif de la plus haute no-^ blesse ; enfin, partout, les Dieux ^ les mystères, les sacerdoces mêlés à l'étiquette sénatoriale^ aux fonctions civiles et, militaires, aux prétoires^ aux dictatures, aux consulats; le patricien et le pontife identifiés , assimilés et confondus ; les aonges, les présages accompagnant toutes les ao* tiona humaines : voili dans quelle atmosphère yj^^ valent les Romains, voilà les idées qu'ils portaient au camp, au Forum, dans l'intérieur de la famjlie;
96 HISTOIRE DE LA ROTAUTi.
Yoilà ce qui nourrissait à la fois leurs croyances, leurs coutumes et leur orgueil.
Maintenant voici ce que leur disai^ le christianisme : « Les dieux de Troie sont des dieux vaincus , vous en avez fait vos pénates , vous serez vaincus comme eux. Cet Enée que vous estimez si fort» était assurément un bien bon fils, mais un triste soldat. La fondation de cet empire est l'œuvre de l'injustice; c'est le brigandage qui a réuni les Romains et les a rendus redoutables à leurs voisins. Rome a commencé par être un repaire de malfaiteurs qui ont mis à leur tête le plus criminel d'entre eux, un assassin^ un fratricide ! Les nobles auspices I les honnêtes gens ! ils enlèvent , ils vio* lent les filles de la bourgade voisine et font ensuite la guerre à leurs pères ! Et ce Romulus, ce fils de la prostituée ^ de la Louve , ce fratricide , ce chef de voleurs?Et votre sage Numa?ses livres inspirés par Egérie contenaient des préceptes si horribles, que votre sénat en a ordonné la destruction. Depuis ce temps , le brigandage est devenu la loi des Romains; leurs temples ne sont cimentés que des dé* pouilles des villes, de la ruine des autels et du sang des malheureux ; ils emmènent les Dieux en captivité et ils les adorent! N'est-ce pas la consécration du larcin? Tous leurs triomphes sont des impiétés. »
Ainsi» sous les mains chrétiennes, se déroulait