LIVRE PREMIER
Agé de près de quatre-vingts*ans, il distribue ses provinces entre ses six fils, et nomme pour son successeur principal au trône de Kief son premier-né Isiaslaf. Il meurt plein de jours et d'oeuvres entre les bras du plus jeune et du plus aimé de ses fils, Usevolod. On l'ensevelit à Kief sous la coupole de Sainte-Sophie, où il avait fait ensevelir lui-même, après les avoir fait baptiser, les os de son aïeul Oleg. Son plus durable monument fut le code des lois civiles des Russes, extrait des traditions et des usages recueillis et complétés par ses soins (1055).
Son fils Isiaslaf, après une anarchie sanglante où tout est sang et ténèbres, périt dans une bataille contre Oleg et Boris, ses neveux. Prince pieux et doux comme son père, il confirma l'abolition de la peine de mort, et fonda les premiers monastères en Russie à l'imitation des moines grecs du mont Athos (1055-1078).
Son frère Usevolod lui succéda. Après la mort d'Usevolod, en 1093, son fils Wladimir Monomaque céda le trune de Kief à son cousin; Swiatopolk, fils dTsevolod, fut proclamé souverain de toutes les Russies. Wladimir et Swiatopolk combattirent ensemble les Polowtzi, peuplade belliqueuse qui ravageait tour à tour les provinces de la Russie, et dont les princes ambitieux empruntaient les services contre la patrie commune.
Un congrès de princes est convoqué à Lubetsch par le vertueux Monomaque, prince lui-même, pour purifier l'empire. Les dissensions se renouvellent après ce congrès.
Vasiliko, prince allié de Monomaque, est attiré à Kief par Swiatopolk sous l'apparence d'une amicale hospitalité. 11 communie avec Swiatopolk en signe d'indissoluble fraternité. En sortant de l'église on le conduit au palais. Des bourreaux entrent dans sa chambre, le renversent sur le plancher, l'écrasent sous un plateau de chêne posé en travers sur sa poitrine, lui arrachent les yeux avec la pointe de leurs poignards, l'emportent évanoui à VVladimir, croyant n'emporter qu'un cadavre.
Arrêtés pour prendre leur repas dans une taverne sur la route, ils déposent le corps, le dépouillent de sa chemise ensanglantée, et ordonnent à l'hôtesse de blanchir la chemise du prince assassiné ; à l'aspect de ce visage aveuglé, l'hôtesse jette un cri d'horreur qui rappelle Vasiliko au sentiment.
« Où suis-je? » dit-il. Il demande un verre d'eau; il tâte ses paupières et ses vêtements, il se sent aveugle et nu. « Pourquoi, dit-il, m'avez-vous ôté ma chemise ensanglantée? C'est avec ce témoin de votre crime que je voulais paraître aux yeux du Juge suprême ! »
On le jette pour toute réponse dans les cachots de Wladimir.
Monomaque jette le cri de vengeance à ses alliés. Ils marchent sur Kief. Swiatopolk se justifie en rejetant le crime sur un autre. Les prêtres s'interposent et font jurer aux princes un mutuel pardon.
Cette paix dure peu. Swiatopolk marche en Volhynie contre d'autres ennemis. Au moment de la bataille, Vasiliko, guéri de ses blessures, paraît entre les deux camps, comme son propre fantôme, la croix à la main, et prophétise la défaite et la mort de son assassin. Swiatopolk vaincu s'enfuit à Kief.