LIVRE QUATRIÈME
pour quel usage on prostitue , au milieu de ce tumulte , l'image de son Dieu.
L'impératrice fait prêter sur le crucifix, à tous les soldats, le serment de la défendre et de mourir pour elle. Cette scène remplit d'enthousiasme, de larmes et de cris les cours des casernes, et l'espace vide entre les casernes et la route. Ces clameurs, répercutées de caserne en caserne, se répandent jusqu'aux extrémités de la ville; la princesse Daschkof, avertie de la présence de son amie, accourt à cheval, en uniforme de dragon, l'épée à la main, l'éloquence sur les lèvres; les afûdés de la noblesse, de l'armée, du clergé, rassurés par l'accueil des soldats à l'impératrice, se mêlent sans crainte à un mouvement déjà prononcé ; l'hetman des Cosaques, Kyrille Razomouski , démasque sa fausse fidélité à l'empereur, et vient donner son régiment à l'impératrice; les Wolkonski, les Schouvalof, les Bruce, les Strogonof, chefs de la noblesse disgraciée, se confondent avec les généraux, les soldats, le peuple.
Toujours enclins au parti aristocratique de Panin, ils parlent aux groupes de régence, de sénat, de liberté, de limites au despotisme, d'institutions conquises avec l'impératrice sur le caprice des mauvais princes. Leurs paroles, trop écoutées par le peuple, menaçaient encore une fois de changer une révolution de palais et de casernes en une révolution de liberté publique.
Grégoire Orlof, attentif à tout ce qui peut dénaturer le mouvement et atténuer sa future puissance , s'avance vers eux, leur dit que les soldats font des révolutions pour des noms propres, et non pour des idées mixtes; que limiter en un pareil jour leur enthousiasme, c'est limiter et peut-être perdre le mouvement lui-même ; et qu'il poignardera de sa propre main le premier noble qui prononcera encore le mot de régence.
Déjà les trois régiments, sortis, à la voix de leurs officiers, de leurs chambres, étaient sous les armes sur l'espace compris entre les casernes. L'impératrice, entourée d'un bataillon carré qui s'était formé de lui-môme pour protéger sa vie contre les prétendus assassins du tsar, passait et repassait tour à tour devant le front des troupes. Le courant, irrésistible désormais, entraînait tout.
Deux officiers du régiment de Preobrajenskoï, fidèles à leur serment à l'empereur, résistèrent seuls, avec l'héroïsme sans espoir de leur conscience, à l'entraînement de leurs soldats, et furent arrêtés par eux comme traîtres.
Passek, enfermé depuis la veille dans la prison de ce régiment, craignant un piège dans le bruit des acclamations du dehors qui retentissaient jusque dans son cachot, refusait d'en sortir.
Pendant que les soldats de ces trois corps baisaient la main de l'impératrice, Orlof, se croyant sûr du régiment de l'artillerie, courait à ses casernes, et leur ordonnait de prendre les armes. Mais les artilleurs refusèrent d'obéir à un autre ordre qu'à celui de leur général.
Ce général était un Français, ûls de ce Villebois, favori de Pierre le Grand , dont les mémoires secrets , récemment découverts, répandent tant de clarté Bur le caractère de son maître. Le fils de Villebois, homme aussi remarquable par sa figure que par son intelligence et son caractère, avait été assez distingué depuis quelques années par les regards de l'impératrice pour se