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LIVRE QUATRIÈME

croire une place à part dans son cœur et un avenir brillant dans sa faveur future. Grand maître de l'artillerie et du génie, c'était par lui que l'impératrice avait fait nommer son favori caché, Orlof, trésorier de l'artillerie. Orlof, jaloux de l'attention de sa maîtresse pour Villebois, n'avait pas voulu l'initier au complot, dans la crainte de lui donner ainsi un nouveau titre aux bontés de sa souveraine.

Catherine, apprenant l'absence de Villebois et l'hésitation des artilleurs, envoya un officier chercher le grand maître de l'artillerie. Villebois, confondu d'un événement qu'il n'apprenait que par l'événement lui-même . accourut le dernier, et la rougeur sur le front, à l'ordre de Catherine. L'amour qu'il nourrissait dans son cœur pour elle rendait son retard plus coupable et son attitude plus embarrassée.

« Vous auriez dû prévoir, madame. .. lui dit-il en commençant une excuse qu'elle ne lui laissa pas achever.

» — Je ne vous ai pas envoyé chercher, lui réponditelle en se pressant de l'interrompre, pour apprendre de vous ce que j'aurais dù prévoir, mais pour vous demander ce que vous prétendez faire.

» — Vous obéir et vous servir, madame , » répondit Villebois en tombant aux genoux de Catherine.

L'amour avait vaincu, d'un regard, en lui la fidélité. 11 partit pour aller faire prendre les armes à l'artillerie et au génie, et pour remettre les arsenaux à l'impératrice. Par cette dernière défection, toutes les troupes de Pétersbourg étaient à la tsarine.

Environnée de ces dix mille soldats d'élite, et suivie des flots d'une population fanatique, elle remonta dans ce chariot de paysan dont elle avait fait un char de triomphe, et se rendit à la cathédrale, où le clergé la bénit et la proclama au bruit des cloches et des salves

du canon. Elle en ressortit pour" se rendre au palais.

Déjà les troupes campaient autour du palais, et des pièces de canon, placées à l'embouchure de toutes les rues qui y aboutissent, en défendaient l'accès aux troupes de l'empereur. On croyait entendre, au moindre bruit élevé dans la ville, les pas de l'armée qu'il ramenait d'Oranienbaum pour reconquérir sa capitale et son trône. On s'était hâté de placer des postes à toutes les issues sur la campagne et sur la Néwa, pour empt eher que ce prince ne reçût trop tôt la nouvelle d'une révolution destinée à le surprendre autant qu'à le vaincre.

L'impératrice, qui n'avait le matin qu'un seul homme et une seule femme avec elle, avait au milieu du jour une armée, une capitale et un peuple.

L'impopularité de l'empereur à Pétersbourg était telle que, de toute cette armée et de tout ce peuple, aucun Russe n'avait songé à courir à Oranienbaum pour l'avertir de l'écroulement de sa monarchie. Un seul homme, d'une condition servile, nommé Bressan, Français de nation, barbier de Pierre III, et que celte domesticité intime avait attaché de cœur à son maître, avait prévenu la défense de sortir des portes. Par les soins de Bressan, un simple valet d'écurie, monté sur un chariot de poste, traîné par un cheval rapide et porteur d'un billet du barbier, courait, sans être soupçonné ni poursuivi, vers Oranienbaum. H avait ordre de Bressan de ne remettre son message cacheté qu'à l'empereur lui-mi me.

Ainsi c'était un serviteur étranger et un paysan en haillons qui donnaient seuls au maître de tout un empire

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