LIVRE QUATRIÈME
de camp Goudowitz , et lui raconta précipitamment la disparition nocturne de l'impératrice. Goudowitz, jugeant avec raison qu'une pareille disparition était l'indice ou le commencement d'une grande crise, tourna la tête de son cheval vers Oranienbaum, et courut à toute bride à la rencontre de l'empereur. H fit signe aux postillons d'arrêter, malgré l'empereur qui leur criait de poursuivre, descenditde cheval, et, s'approchant de l'oreille de Pierre, il dit à voix basse quelques mots qu'aucun autre n'entendit.
On vit pâlir à ces mots le visage consterné de l'empereur, comme s'il avait vu sur sa tête une épée nue. « Laissez-moi descendre, » dit-il à ceux qui l'accompagnaient. 11 descendit, s'entretint un peu de temps à l'écart sur la route avec Goudowitz ; puis, se rapprochant de la voiture , il ordonna à toutes les dames d'en sortir, leur dit de venir le rejoindre à pied au château de Péterhof par les allées du parc qui allongeaient la distance ; et, remontant seul avec Goudowitz dans la voiture, il courut comme le vent vers le pavillon de l'impératrice. Là, comme si les murs avaient dû lui rendre celle qu'il s'obstinait à y chercher encore, il regarda sous le lit, ouvrit les armoires, sonda du pommeau de son épée les plafonds, les planchers, les lambris, et, redescendant consterné au-devant de sa maîtresse qui accourait aussi troublée que lui vers le pavillon : « Je vous le disais bien, criait-il aux femmes de sa suite, qu'elle était capable de tout. »
A ce moment, un jeune domestique français qui revenait de Pétersbourg à Péterhof, et qui s'étonnait de l'étonnement général, vint avec une naïveté terrible dire à l'empereur « qu'on avait tort de s'inquiéter à Péterhof du sort de l'impératrice, et qu'il venait de la voir de ses propres yeux à Pétersbourg à la tête des troupes, pour célébrer avec pompe la fête de l'empereur. »
Pendant que Pierre n'interprétait que trop bien la naïveté du jeune domestique étranger, le valet d'écurie envoyé par le barbier Bressan, et qui, n'ayant plus trouvé l'empereur à Oranienbaum, l'avait suivi à Péterhof, parut, se jeta aux pieds de son souverain, et tirant de son sein le billet du barbier, le présenta tout tremblant à l'empereur.
L'empereur lut à haute voix le message aux femmes et aux hommes de sa suite : « Les régiments des gardes sont soulevés, l'impératrice est à leur tête ; neuf heures sonnent ; elle est à l'église de Casan. Tout le peuple paraît suivre ce mouvement, et les fidèles sujets de Votre Majesté n'osent se montrer. »
« Eh bien, messieurs, s'écria le tsar déjà trop convaincu de l'audacieuse témérité de sa femme, vous voyez si j'avais raison de la soupçonner et de la surveiller! »
A ces mots , le grand chancelier Woronsof , présumant trop de son ascendant sur la capitale, ou pressé peutêtre de déserter, sous un prétexte de fidélité, une fortune qui chancelait, proposa de partir pour Pétersbourg. Il ramènerait, disait-il, l'impératrice à la soumission, les troupes à leur devoir, la ville à l'obéissance. Il partit, échoua du premier mot devant l'impératrice trop engagée pour reculer, lui prêta serment, et se fit garder à vue par les troupes dans sa maison, afin de pouvoir alléguer la contrainte , si l'empereur, triomphant à son tour, lui demandait compte de son inaction. Plusieurs des courtisans de Pierre III suivirent, sous d'autres prétextes, l'exemple du grand chancelier.