‹ Histoire de la RussieChapitre 107 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Sa cour diminuait comme sa fortune. Lui-même commençait à éprouver ce chancellement d'esprit des hommes qui tombent ; il cherchait à tromper par l'agitation de son corps l'irrésolution forcée de son âme. Sa tête faible ne conservait ni lucidité ni sang-froid. Il nommait un généralissime de ses troupes, et il le révoquait ; il envoyait ordre à l'armée de marcher sur Pétersbourg, et le contre-ordre suivait à l'instant l'ordre ; il courait à grands pas d'une chambre à l'autre, du palais au jardin, du jardin au palais ; il chargeait l'un d'aller tuer l'impératrice, l'autre daller lui faire des représentations et des offres d'accommodement. Une soif inextinguible , symptôme de la fièvre qui consumait son âme, lui faisait demander à boire à chaque instant; il dictait des manifestes injurieux contre sa femme, et, n'ayant ni secrétaire ni presse pour les multiplier, il employait les jeunes femmes de sa suite à les copier à la hâte sous ses yeux, pour les répandre dans l'armée. Il quittait, parles conseils de ses familiers, l'uniforme prussien, qui le dépopularisait dans l'esprit de son peuple, et reprenait l'uniforme russe.

Un seul homme, dans toute cette cour dispersée à travers les appartements et les jardins, conservait le calme et l'autorité que donne l'expérience des grandes crises humaines : cet homme était un vieillard de quatrevingt-deux ans, le maréchal Munich. A la nouvelle des événements de Pétersbourg, Munich , reconnaissant de son rappel de Sibérie par l'empereur, était accouru d'Oranienbaum à Péterhof pour conseiller, pour consoler ou pour agir. Il remerciait le ciel d'avoir assez de jeunesse de cœur sous ses cheveux blancs pour soutenir un trône ébranlé, ou pour mourir les armes à la main aux pieds de son bienfaiteur. Sa présence relevait l'espoir des courtisans alarmés. Munich, dans l'esprit des Russes, valait une armée.

« Cherchez tout de suite, dit-il à l'empereur en général consommé, le salut de l'empire et le vôtre au cœur de l'armée qui vous reste encore. Ni Péterhof ni Oranienbaum ne peuvent résister, avec les bataillons épars et découverts que vous appelez , aux vingt mille hommes de l'impératrice qui s'avancent, et qui vous cerneront dans quelques heures. Une résistance inégale ne servira qu'à faire massacrer vos amis et vous-même par des soldats dont l'impunité est dans votre sang. Le salut et la victoire ne sont pour vous qu'à Cronstadt : hâtezvous d'y rentrer sous la protection des remparts, de l'armée et de la flotle encore intactes de la sédition ; emmenez-y en otage les courtisans*, parents ou femmes des traîtres qui ont levé contre vous le drapeau de la révolte, et qui trembleront en voyant leurs familles entre vos mains. C'est de Cronstadt seulement que vous pourrez ou négocier, ou combattre, ou reconquérir par la terreur de votre armée, grossie par les provinces, la capitale, repentante de son égarement irréfléchi. »

Tout le monde applaudit à ce conseil qui éloignait le danger prochain, et qui laissait du temps aux événements. Un aide de camp, envoyé immédiatement à Cronstadt, rapporta que la flotte et l'armée, indignées contre l'attentat des gardes, attendaient l'empereur, et se glorifiaient d'avance d'avoir à combattre pour sa cause.

Mais déjà l'arrivée à Péterhof des trois mille Allemands de sa garde du Holstein rassurait l'empereur. Cette troupe lui rendait la fatale prétention d'essayer son génie de grand général émule du roi de Prusse, contre l'armée de Pétersbourg qui campait si près de lui. Sourd aux conseils du vieux Munich, il disposait ses trois mille Allemands sur quelques mamelons dominant la route de Pétersbourg, combinait un plan de bataille et de retraite

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