‹ Histoire de la RussieChapitre 108 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

dans les règles de l'art, et disait qu'il était honteux de fuir sans avoir combattu devant l'armée d'une femme. Rassuré par la contenance de ses Allemands, il raillait maintenant avec ironie les courtisans et les femmes de sa cour qui se pressaient de s'embarquer sur deux légers navires, pour s'éloigner de Péterhof et pour naviguer vers Cronstadt.

L'aurore dissipa cette velléité d'héroïsme. A peine les hussards de ses avant-postes entrevirent-ils l'armée de l'impératrice s'avançant en ordro de bataille vers Péterhof, qu'il donna l'ordre à ses Allemands de se replier sur Oranienbaum, et que, s'évadunt lui-même du palais avec sa maîtresse, ses serviteurs, les femmes de sa cour, il monta dans un des navires et vogua, à force de rames et de voiles, vers Cronstadt.

Mais en perdant un jour et une nuit, il avait perdu à la fois son refuge , la flotte et l'armée , que sa présence aurait électrisées la veille. L'impératrice l'avait devancé à Cronstadt comme à Pétersbourg. Les révolutions ne triomphent qu'en dérobant le temps aux gouvernements. L'amiral Talitzin, entraîné par Orlof dans le parti de l'impératrice, s'était embarqué pendant la nuit dans une chaloupe, et s'était présenté au lever du jour devant le port. Un ordre du commandant de Cronstadt interdisait de laisser descendre à terre qui que ce fût venant de Pétersbourg. Mais , au nom de Talitzin , les postes présument qu'un amiral n'est pas compris dans la consigne. Ils envoient prévenir le commandant de Cronstadt ; il vient lui-même sur les marches du quai conférer avec Ta-

litzin, debout sur le pont de sa chaloupe. 11 lui demande des nouvelles de Pétersbourg. L'adroit Talitzin répond qu'il les ignore ; qu'une vague rumeur de révolution de la capitale est venue à ses oreilles dans sa maison de campagne éloignée , où il passait Tété ; et qu'à ce bruit il a cru devoir accourir à son poste sur la flotte, pour faire son devoir au service de l'empereur.

Le commandant, trompé par ce spécieux prétexte, ordonne aux postes de laisser prendre terre à l'amiral. Mais à peine Talitzin a-t-il touché le rivage, qu'il harangue les soldats et les matelots attroupés par la curiosité autour de lui, leur apprend le mouvement de la capitale, la sédition universelle, la fuite de l'empereur, la révolution nationale accomplie contre un souverain qui humilie la Russie sous l'insolence d'une poignée d'Allemands, et leur ordonne au nom de l'impératrice, désormais leur seule souveraine , d'arrêter le commandant de Cronstadt, et de prêter serment à Catherine.

Les hourras lui répondent; la révolution, comme la flamme, gagne de vaisseau en vaisseau, de la flotte à la ville, et de la ville à l'armée. Le commandant est consigné dans sa maison par ses propres gardes ; les cloches sonnent, le canon retentit ; le serment est prêté par les troupes et par le peuple. La nuit couvre la ville et la flotte; et Talitzin, plaçant deux cents pièces de canon, la mèche allumée, sur les quais, surveille lui-même la mer et le fleuve, pour prévenir tout débarquement nocturne et toute tentative des partisans de l'empereur.

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