LIVRE QUATRIÈME
Cependant l'empereur, que le vent soufflai ! vers la mer avait empêché d'entendre les cloches, les hourras et les salves de la révolution, abordait en pleine nuit au quai de Cronstadt. Déjà les matelots de son yacht se préparaient à jeter le pont mobile du navire au bord, pour le faire descendre au rivage.
« Qui vive? crie une sentinelle aux matelots.
» — L'empereur, répond l'équipage.
• — Il n'y a plus d'empereur! » réplique la sentinelle.
Les soldats se pressent tumultueux sur le quai autour de leur camarade en faction , et présentent la baïonnette aux matelots, en répétant qu'il n'y a plus d'empereur !
Pierre, à cet arrêt qui frappe ses oreilles comme une déchéance, monte de la chambre du navire sur le pont, ouvre son manteau , montre son uniforme et ses décorations et s'écrie : « C'est moi 1 reconnaissez votre empereur !» 11 se prépare à s'élancer sur le quai ; les baïonnettes lui opposent une muraille de fer.
« Faites feu sur lui , s'il persiste à ne pas s'éloigner ! • crie Talitzin à la troupe.
L'empereur, anéanti de surprise et de consternation, tombe en arrière entre les bras de Munich et de ses aides de camp. Talitzin répète à haute voix, entendue dans la nuit, Tordre aux canonniers de couler les deux navires, s'ils ne reprennent pas à l'instant le large.
« Au large les yachts ! au large les yachts ! » crie avec rage la foule grossissante. Les canonniers pointent leurs pièces-, le capitaine des yachts leur crie, à l'aide
de son porte-voix, qu'il va s'éloigner, et qu'on lui laisse seulement le temps de s'évader. Il coupe les câbles de ses ancres pour fuir plus vite, et s'éloigne poursuivi de vague en vague dans la nuit par les cris forcenés de : « Mort à l'empereur ! vive l'impératrice ! »
« C'en est fait, dit l'empereur en reprenant ses sens, la défection est générale. J'ai vu ce complot dès la première heure de mon règne. »
Et, redescendant dans la chambre du yacht, on l'entendit sangloter longtemps entre les consolations de sa maîtresse et les conseils désespérés du père de la comtesse Woronsof.
Les deux yachts, sans ordre de route, après avoir vogué assez loin pour être hors de portée de canon, flottaient sans rames et sans voiles sur une eau calme, aux lueurs de la lune d'été. Le vieux maréchal Munich et les jeunes femmes de la suite de l'empereur s'entretinrent à voix basse, sur le pont, des vicissitudes d'un seul jour, au bruit lointain des tumultes de la ville et au bruit rapproché des sanglots de l'empereur, sans autre asile dans son vaste empire que le milieu d'un fleuve dont tous les bords repoussaient déjà sa fortune. L'impératrice sa femme, rentrée triomphante dans le palais dont elle s'était évadée comme une criminelle la veille, couchait cette même nuit, au milieu de l'armée, à Péterhof.
Pierre, après avoir pleuré son empire dans le sein de la fidèle Woronsof, fit appeler Munich sur le pont, pour s'entretenir avec lui de ce qui restait de salut à sa fortune. Les femmes éplorées et les serviteurs, devenus