LIVRE QUATRIÈME
égaux au maître par l'adversité commune, entrèrent sur les pas de Munich sans être conviés, pour entendre les derniers conseils du vieux guerrier.
«Maréchal, dit Pierre à son général, j'aurais dû suivre hier vos avis ; mais enfin , vous qui avez vu tant d'extrémités, qu'ai-je encore à faire pour surmonter mon sort?
» — Rien n'est entièrement perdu , répondit Munich qui avait eu le temps de rassembler ses idées pendant sa longue méditation sur le pont : il faut voguer à force de rames vers le port de Revel, y prendre un vaisseau de guerre, faire voile vers la Prusse, où quatre-vingt mille hommes de votre armée se glorifieront de donner l'asile de leur fidélité à leur empereur, et revenir avec cette armée à la conquête de l'empire. Je m'engage avec une telle armée, animée par une telle cause, à vous rendre en six semaines votre trône et vos États ! »
L'empereur paraissait acquiescer à cette résolution, la seule ouverte, si elle n'était pas infaillible, quand l'effroi d'une longue navigation sur deux barques de plaisir dépourvues de vivres, le vent contraire, la fatigue des rameurs épuisés par un jour et une nuit d'efforts, firent jeter un cri presque unanime de contradiction aux femmes et aux courtisans témoins de l'entretien.
« Eh bien, nous ramerons nous-mêmes, s'il le faut, » dit le vieillard.
Mais des conseils moins désespérés et moins résolus lui fermèrent de toutes parts la bouche : les uns disaient que le plus sûr moyen de perdre l'empire, c'était de le fuir; les autres, que la révolution de la capitale n'était qu'une émeute irréfléchie qui céderait à la première résistance des soldats allemands, toujours fidèles; ceuxlà, que l'impératrice ne pousserait pas le crime jusqu'au bout, et qu'elle n'avait voulu montrer sa force que pour
obtenir une part d'influence dans l'empire; ceux-ci, qu'il fallait négocier avec elle le lendemain , et désarmer ses partisans par des conditions équitables accordées à son ambition; tous, qu'il fallait retourner à Oranienbaum avant qu'elle y devançât l'empereur.
Pierre, comme un homme qui a épuisé ses forces dans les larmes et à qui il ne reste plus que les espérances désespérées, se complut à croire ce qu'il désirait, et à se fier à un accommodement forcé avec sa femme. La nécessité, comme il arrive dans les âmes vaincues, lui fit même trouver de la convenance, de la dignité et de la douceur dans cette honte. Le vent et les rames ramenèrent rapidement les deux yachts à la hauteur de son château d'Oranienbaum.
Ses serviteurs éplorés, qui suivaient de loin le sillage de ses navires, l'attendaient sur la grève.
« Mes enfants, leur dit-il en descendant du pont, nous ne sommes plus rien ! »
On lui apprit que l'impératrice n'était plus qu'à quelques heures du château. Il conçut alors la pensée de s'enfuir seul et déguisé vers la Pologne, et il ordonna de seller et de brider le cheval le plus rapide de ses écuries. Sa maîlresse ainsi abandonnée lui persuada qu'il y aurait plus de sûreté pour eux à se livrer à la magnanimité de l'impératrice, et à obtenir d'elle la permission de se retirer ensemble dans son duché personnel du Uolstein , pour y vivre inoffensifs au trône à jamais abdiqué.
« Ne le faites pas, notre père! lui disaient les domes-