LIVRE QUATRIÈME
accourue de Pétersbourg. Les parents de la princesse Woronsof se pressaient déjà dans ses salons, et se jetaient aux pieds de Catherine pour implorer sa magnanimité et sa faveur. La jeune princesse Daschkof, l'héroïne de cette révolution, qui avait trahi sa famille pour servir son amie, était la sœur de la comtesse Woronsof. Encore couverte de son uniforme de dragon et de la poudre du camp, elle s'agenouilla avec ses parents devant son amie, pour intercéder en leur faveur: • Madame, lui dit-elle, voilà ma famille que je vous ai sacrifiée. »
L'impératrice la releva, lui passa au cou le cordon et le collier que les soldats venaient d'arracher à sa sœur prisonnière, et promit sa faveur aux Woronsof humiliés.
On amena devant elle le vieux maréchal Munich, incertain du sort qu'on lui réservait.
« Eh bien ! lui dit-elle, vous avez donc voulu me combattre?
> — Oui, madame, répondit le vieux et souple guerrier, qui croyait, comme tous les soldats, que la fortune accomplie dégage du devoir et du sentiment; ce matin c'était mon devoir : maintenant mon devoir est de combattre pour Votre Majesté. »
Que s'était-il passé cependant entre le matin et le soir? Rien que la défaite du droit et la victoire de la révolte. Mais sous son apparence stoïque Munich n'était qu'un courtisan ambitieux, jaloux de prêter son épée, comme un outil banal de guerre, à toutes les causes. Le service pour un tel homme n'est pas une conscience, c'est un métier.
Le lendemain, l'impératrice rentra avec l'armée victorieuse sans combat dans la capitale. 11 n'y avait plus dans le palais d'autre lutte que la lutte des conjurés pour arracher un plus haut prix de leur service, et la lutte des ennemis de la veille cherchant à racheter à force de servilité leur lenteur à deviner la fortune. Les voiles qui avaient couvert jusque là le mystère de la conjuration et celui de l'amour se déchirèrent tout à coup aux yeux étonnés des courtisans.
La princesse Daschkof, qui se croyait la seule âme du complot et la seule maîtresse de la faveur de l'impératrice son amie, fut confondue d'étonnement, en entrant inopinément dans la chambre de Catherine, de voir Grégoire Orlof, à demi couché sur un divan, tendre sa jambe nue à l'impératrice à genoux, qui pansait de ses propres mains une légère blessure de son amant. Elle comprit, à cette familiarité, qu'elle n'avait été que l'instrument et non le ressort de la révolution, et que l'amour ainsi déclaré en enlèverait le prix à l'amitié. Elle osa murmurer, reprocher, et se plaindre. Écoutée avec répugnance, elle remplit le palais et la ville de sa déception. La disgrâce déjà suspendue sur elle, et modérée par la seule convenance, ne tarda pas à la reléguer à Moscou.
Orlof, affichant avec une hauteur soldatesque l'amour qu'il avait inspiré et les services qu'il prétendait avoir rendus seul, aspirait ouvertement à la main d'une maîtresse qui n'était pas encore veuve, et défiait devant ses flatteurs l'ingratitude de l'impératrice, couronnée par ses mains.