LIVRE QUATRIÈME
« Je suis maître absolu des gardes, osa-t-il lui dire un jour à table dans réchauffement du vin, et je pourrais renverser un trône aussi facilement que je l'ai élevé. »
Cependant la seconde capitale de l'empire, Moscou, accueillait mal une révolution faite sans son concours; les vingt mille hommes de garnison qui occupaient la ville et le Kremlin ne répondaient que par un morne silence à la proclamation de l'impératrice Catherine II. Trois fois le général et les officiers poussèrent devant les soldats le cri de : « Vive la tsarine ! > trois fois les soldats refusèrent de répondre , ou ne répondirent que par le sourd murmure du mécontentement. Ils n'avaient pas contre l'empereur les griefs des régiments séditieux des gardes; et si Munich eût paru à Moscou, la ville, l'armée, les campagnes, auraient maintenu leur foi à l'empereur, aimé du soldat.
A Cronstadt et à Pétersbourg même, les soldats qui n'appartenaient pas aux régiments complices d'Orlof commençaient à s'étonner d'avoir été entraînés, par quelques conjurés, plus loin que leur fidélité au sang de Pierre le Grand ne le permettait à de vrais Russes. Trompés par les Orlof et par Catherine elle-même, ils avaient cru s'armer pour défendre la mère du tsarewitz contre le meurtre prétendu de son -mari, et pour mettre sur le trône l'enfant à qui le trône appartenait, en cas de déposition du père. Au lieu du tsarewitz, ils avaient couronné une princesse allemande, étrangère de sang à la dynastie et à la nation russe ! L'empire avait été dérobé, avec l'impudeur d'une comédie politique, dans une sédi-
tion soulevée au nom du salut de l'empire. Les lendemains de pareilles comédies d'État sont terribles pour ceux qui en ont joué les principaux rôles. Les peuples pardonnent les crimes plus aisément que les humiliations.
L'armée et le peuple se sentaient joués, et de plus ils commençaient à se sentir coupables. Les nations neuves ont le remords aussi prompt et aussi redoutable que la férocité. L'esprit et le cœur des troupes se reportaient sur l'infortuné Pierre III, plus plaint que haï par la nation. On se demandait si on n'avait pas excédé envers lui les bornes de la justice et de la pitié? si la pensée du meurtre de sa femme et de son fils, qu'on lui imputait, n'était pas imaginaire? si les outrages qu'il avait subis, nu, sanglant, bafoué sur l'escalier de Péterhof, n'étaient pas un crime national que la justice divine ferait expier à une épouse régicide? si la prison inconnue dans laquelle il languissait, privé de toute famille, de toute amitié, de toute consolation, ne renfermait pas des bourreaux au lieu de geôliers? si la Russie pouvait accepter, sans complicité dans l'assassinat de famille, le meurtre sans jugement commis dans l'ombre par une femme contre son mari?
De tels entretiens entre les soldats et entre les peuples de tout l'empire étaient, s'ils se prolongeaient quelques jours, les ferments d'une résipiscence qui pouvait être aussi prompte et aussi terrible que la révolution. Les auteurs de ce demi-crime sentirent que le crime irréparable et tout entier pouvait seul les absoudre ou les prémunir contre la vengeance. Ils n'étaient pas hommes à scrupules : la terreur du châtiment, l'amour, l'ambition, n'en ont pas.
Le meurtre du malheureux empereur fut résolu dans le palais où régnait son épouse. Catherine elle-môme assista-t-elle à ces délibérations sanguinaires, ou les ra-