LIVRE QUATRIÈME
tifia-t-elle de son consentement avoué? ou permit-elle aux meurtriers de présumer d'elle assez de connivence tacite pour être sûrs de son pardon, quand ils lui rapporteraient le forfait commis et irréparable?
Nul ne le sait; mais les murs du palais le savent, et la faveur réservée aux assassins par l'épouse de Pierre assassiné atteste que si elle ne fut pas complice avant, elle consentit à l'être après. Le crime qu'on ne prévient pas quand on est souverain, le crime qu'on accepte quand il vous couronne, le crime qu'on récompense quand on devrait le punir, ce crime est de vous dans toutes les langues. Il n'a pas de jugement, mais il a un cri et une évidence. Ce cri et cette évidence suffisent pour accuser éternellement celle qu'on ne put jamais convaincre.
Quant au meurtre lui-même, les circonstances en ont été longtemps obscures. Le témoignage tardif, mais circonstancié, d'un témoin domestique (ce même Bressan qui avait envoyé un messager à Oranienbaum , et qui avait obtenu d'être renfermé avec son maître), n'en laisse dans l'ombre aucune atrocité.
La proximité de Péterbof inquiétait l'impératrice et ses complices : une émotion des soldats de garde pouvait rendre un chef à l'armée de Moscou, un tsar à la Russie, un vengeur à l'usurpation conjugale. Le sixième jour après son couronnement , l'impératrice ordonna qu'on conduisît son mari au château impérial de Robscha, séjour décent pour une captivité d'État, que la pitié semblait vouloir tempérer de quelque douceur.
L'empereur, informé de cette résidence qu'on feignait de lui destiner, fit demander pour toute société, à sa femme, un petit nègre dont l'entretien l'amusait quelquefois; un chien favori, ce courtisan du cœur et non du rang de son maître ; enfin son violon , dont Pierre se plaisait à jouer comme Frédéric le Grand de sa flûte ; une Bible et quelques livres, pour se distraire de l'obsession de ses pensées. 11 disait dans sa requête à l'impératrice que, rebuté désormais de la méchanceté et de l'ingratitude des hommes, il voulait vivre en philosophe détrompé des vanités humaines, comme Dioclétien à Salone, sans regrets du trône, sans retour vers le passé.
Mais, au lieu de recevoir ces soulagements à son infortune , il fut transporté pendant la nuit dans une captivité plus étroite et plus ignorée, à Mopsa, petite maison de chasse de l'hetman des Cosaques, le perfide Razomouski. Nul, à l'exception de l'impératrice, d'Orlof, de leurs complices et de quelques soldats employés par eux à la garde du prisonnier, ne connaissait à Pétersbourg le lieu de la résidence de l'empereur.
Il y languissait depuis quelques jours, quand l'agitation croissante parmi les troupes de Moscou et de Cronstadt précipita le crime, encore indécis. Le poison fut choisi, parmi tous les instruments de mort, comme celui qui laissait le moins de traces sur le visage , le moins d'indice à la postérité. Un médecin de la cour, étranger, vendu d'avance à tous les crimes d'État légitimés par l'intérêt des maîtres de l'empire, fut chargé de préparer le breuvage mortel. Alexis Orlof et Tieplof, hommes dé-