LIVRE QUATRIÈME
cidés à tout ce qui pouvait leur donner un titre à la reconnaissance des assassins, se chargèrent de faire boire le poison par ruse ou par force.
Alexis Orlof était ce soldat colossal, frère du favori de l'impératrice, qui avait couru à Péterhof chercher la maîtresse de son frère pour monter au trône ou à l'échafaud.
Tieplof était un de ces aventuriers de parti qui tentent indifféremment la fortune par toutes les complaisances que l'ambition demande à la servilité. Il était fils naturel de l'archevêque de Novogorod et de la femme d'un serf, chauffeur de poêles dans le palais épiscopal. Élevé libéralement par l'archevêque ; précepteur ensuite de ce Kyrille Razomouski, que son frère, Alexis Razomouski, l'ancien favori de l'impératrice Élisabeth, avait voulu façonner pour la cour ; exilé du palais pour des crimes; rentré en grâce par la faveur de Kyrille ; chargé par lui de l'administration de l'Ukraine, qu'il avait pressurée par ses concussions; revenu à Pétersbourg pour s'y vouer à la fortune des Razomouski et des Orlof, ses patrons ne s'étaient pas trompés en le choisissant lorsqu'ils avaient cherché autour d'eux une main propre à toute œuvre de ténèbres.
Le 16 juillet 17G2, Alexis Orlof et Tieplof, partis ensemble de Pétersbourg, se firent ouvrir la prison de Mopsa, et se présentèrent avec un visage riant à l'empereur, comme deux messagers de réconciliation et de bonnes nouvelles, qui venaient lui annoncer sa prochaine translation à Robscha, avec toutes les douceurs et toutes
les libertés dues au rang et à la résignation de l'ancien maître d'un empire. Ils lui demandèrent la faveur de dîner à sa table, pour se réjouir avec lui de ces adoucissements à son sort.
Pierre, consolé par leur visite, ordonna de servir le repas. On apporta, suivant l'usage russe, quelques instants avant le dîner, des verres et des bouteilles de liqueurs fortes, que les convives boivent debout pour aiguiser l'appétit. Pendant que Tieplof s'efforçait de distraire l'attention et les yeux du prisonnier par ses entretiens, Orlof remplissait les verres et versait furtivement dans celui qui était destiné à l'empereur le poison caché dans son sein. Pierre sans défiance but le verre d'eaude-vie empoisonnée, et. consumé presque instantanément par le feu du poison qui dévorait ses entrailles , il jeta un cri et se tordit dans les convulsions de la douleur. Orlof, affectant de croire que ce n'était que la chaleur de l'eau-de-vie qui surprenait son palais à jeun, lui présenta un second verre.
Pierre le repoussa avec horreur, en lui reprochant la lâcheté de son crime. Il demandait à grands cris du lait et du contre-poison ; mais les murailles étaient sourdes, et les deux scélérats le poursuivaient, avec un autre verre empoisonné dans la main , pour le forcer d'épuiser la dose. A la fin, le fidèle valet de chambre François Bressan entend ce tumulte, accourt, et reçoit son maître éperdu dans ses bras.
« Les lâches, s'écriait Pierre, les ingrats, les perfides I Ce n'était donc pas assez pour eux de m'empf cher d'accepter la couronne de Suède et de me ravir celle de Russie! Il leur faut encore ma vie ! »
Bressan supplia Orlof et Tieplof d'épargner son malheureux maître ; mais les deux bourreaux , secondés par un officier de garde, Baratinsky, qu'ils appelèrent à leur