LIVRE QUATRIÈME
aide, jetèrent le serviteur hors de la chambre, et continuèrent à présenter le reste du poison aux lèvres de l'empereur. Pierre tomba sur le parquet, dans la lutte. Tandis qu'Orlof , avec une force et un poids d'Hercule, pesait sur kr poitrine de l'empereur écrasée sous son genou, et qu'une de ses mains gigantesques lui serrait la gorge et que l'autre lui tenaillait les tempes, Baratinsky et Tieplof prennent sur la table une serviette, la tordent en câble, et, la nouant en nœud coulant et la passant autour du cou de l'empereur mal contenu par Orlof, achèvent de l'étrangler et le laissent sur le plancher, se débattant contre la mort. Dans une dernière convulsion, la victime portant sa main crispée au visage d'Orlof l'avait déchiré à la joue d'un ongle sanglant.
A peine l'empereur avait expiré sous l'étreinte de ses trois assassins, qu'Alexis Orlof, remontant le cheval tout bridé qui l'attendait dans la cour, repartit au galop pour apporter le premier la nouvelle de son propre crime au palais.
C'était le moment où l'impératrice, dînant ce jour-là en public, venait de s'asseoira table avec toute sa cour, le sourire sur les lèvres et la gaieté dans l'entretien. On vit entrer tout à coup, dit un des assistants, Alexis Orlof échevelé, couvert de sueur et de poussière, les habits déchirés, la joue saignante, la physionomie troublée, sinistre, pleine de tragédie et de précipitation. En entrant , ses regards inquiets et ardents cherchèrent les yeux de l'impératrice : elle le vit, se leva en silence, s'écarta dans l'embrasure d'une fenêtre qui formait un
cabinet, lui fit signe de la suivre, s'y entretint un moment seule avec l'assassin ; puis, faisant appeler le comte Panin, dont elle avait déjà fait son ministre, elle se consulta avec Orlof et lui sur la manière d'apprendre cette mort à l'empire. Panin conseilla d'attendre au lendemain, pour se donner le temps de colorer le crime. L'impératrice, reprenant à l'instant* sa sérénité un moment troublée , revint s'asseoir à sa table , dîna avec appétit, et causa avec une gaieté soutenue jusqu'à la fin du dîner.
Le lendemain, ainsi que la scène avait été convenue entre elle et Panin, un messager accouru de Mopsa lui apporta pendant qu'elle était à table, devant sa cour, une lettre par laquelle elle était censée apprendre inopinément la mort naturelle et subite de son mari. Elle se leva de table, elle sortit les yeux baignés de fausses larmes, elle congédia les courtisans et les ambassadeurs, et se renferma pendant quelques jours dans ses appartements, pour y cacher à tous les yeux le mystère de sa douleur ou de sa joie. Elle dicta de là au peuple russe le manifeste hypocrite destiné à tromper les uns, à masquer les autres :
« Le septième jour après notre avènement au trône impérial, disait ce manifeste, nous fûmes informée que le ci-devant empereur était attaqué d'une colique violente, occasionnée par les hémorroïdes, dont il avait eu autrefois de fréquents accès. Aussi, pour ne point manquer au devoir que nous impose la religion chrétienne et à la sainte loi qui prescrit de conserver la vie à son prochain, nous ordonnâmes de lui envoyer à l'instant tout ce qui pourrait servir à prévenir les suites d'un mal si dangereux, et de le soulager par de prompts remèdes. Nous apprîmes cependant hier, avec beaucoup de douleur et de regrets, qu'il avait plu au Très-Haut de ter-