‹ Histoire de la RussieChapitre 122 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

mée au nom de l'antipathie des Russes contre les Prussiens, commençait à se jouer des préjugés populaires et soldatesques un moment remués par elle pour le besoin d'un jour; elle caressait l'ambassadeur de Frédéric, qu'elle jugeait avec raison le plus grand et le plus utile des alliés. Elle se hâta aussi de rassurer le Danemark sur la guerre que son mari méditait follement contre ce royaume. Elle flatta également l'Angleterre de la prochaine conclusion de traités privilégiés de commerce, le meilleur gage d'alliance entre deux peuples dont l'un avait tout à acheter, et dont l'autre avait tout à vendre.

L'ancien chancelier Bestuchef, le plus vieux et le plus consommé des hommes d'État de la Russie, fut rappelé par elle de son exil, et consulté avec une déférence qui lui rendit, sinon l'autorité, au moins l'influence de premier ministre. Avoir été disgracié par son mari était le premier titre à sa confiance. Bestuchef et Panin furent les hommes d'État de son conseil ; Grégoire Orlof resta l'homme de son cœur. Ce favori osait aspirer à la main de sa souveraine. La passion qu'elle lui témoignait ouvertement, et les rivaux qu'elle lui sacrifia sans hésitation aussitôt qu'ils lui portaient ombrage, semblaient encourager Orlof à tout espérer. Schouvalof, qui avait paru plaire à Catherine ; Villebois, qui avait osé l'aimer, et qui avait trahi pour cet amour son devoir de général de l'artillerie ; enfin la princesse Daschkof, qui avait nonseulement conspiré, mais combattu pour elle, furent relégués loin de la cour.

Ces ingratitudes soulevèrent les murmures des gardes pendant un voyage de l'impératrice à Moscou pour s'y faire couronner. Les soldats, encouragés par les popes, s'indignaient à haute voix, dans des conciliabules de caserne, de ce qu'un seul homme, dont la beauté et la faveur étaient les seuls titres, accaparait insolemment tout le prix d'une révolution; ils se demandaient si leurs régiments ne s'étaient révoltés contre leur légitime empereur que pour remettre l'empire à une femme étrangère à la Russie , qui le remettait à son tour à un soldat complice de ses amours? Le nom d'Ivan VI , seul véritable héritier du sang et des droits de Pierre le Grand, circulait dans toutes les bouches. Une conspiration à la fois religieuse et militaire se formait dans l'ombre pour arracher ce jeune captif à son cachot, pour l'envelopper de l'armée, et pour le proclamer à la place de Catherine,

La froideur avec laquelle elle était reçue à Moscou ; le masque de dévotion jeté par elle aussitôt qu'elle n'avait plus eu besoin de la connivence des prêtres; la disgrâce de l'archevêque de Novogorod , un des auteurs de la déposition de l'empereur; les confiscations des richesses des moines, maintenues par l'impératrice contre l'espoir du clergé; les récriminations des popes et des évoques contre l'impiété de celle qu'ils proclamaient, la veille, la nouvelle Esther des Grecs, encourageaient cette agitation des casernes.

On y répandait un manifeste authentique, mais non encore publié, quoique signé, de l'infortuné Pierre III contre sa femme. Dans ce manifeste, le mari outragé

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