LIVRE CINQUIÈME
et le souverain affronté articulait tous les crimes de son épouse, et déclarait que le grand-duc, son enfant prétendu et l'héritier illégitime du trône, était le fruit d'un commerce criminel entre l'impératrice et Soltikof. Ce manifeste, imprimé h des millions d'exemplaires, était le titre d'une révolution nouvelle.
Cette révolution allait éclater, quand Alexis Orlof, Tieplof, Baratinsky, Glebof, Passek, Kyrille Razomouski, laissés à Pélerbourg par Grégoire Orlof pour surveiller l'inconstance des troupes, la découvrirent, l étouffèrent dans la terreur des châtiments, en firent mutiler les principaux fauteurs dans les supplices, et envoyèrent les autres périr dans les neiges de la Sibérie. L'impératrice sentit, pour la première fois, le danger de laisser dans le jeune Ivan un droit vivant en contraste avec son usurpation.
On assure que pendant les premiers jours de la révolution, au moment où l'empire indécis chancelait encore entre elle et sa fidélité au sang de Pierre le Grand , elle avait fait venir secrètement Ivan à Pétersbourg, afin de l'avoir sous sa main et de le présenter elle-mfme au peuple, si la révolution hésitait à la proclamer impératrice, elle aurait gouverné comme tutrice d'Ivan , adopté au détriment de son propre fils. La promptitude avec laquelle la Russie avait fléchi sous sa main l'avait dispensée de cette transaction avec la nécessité. Ivan était rentré dans sa prison, plus près désormais de la tombe que du trône.
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La paix générale de l'Europe, après la guerre de Sept ans, si funeste à l'Autriche, si honteuse pour la
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France , si glorieuse pour le héros de la Prusse , laissait à l'impératrice le loisir d'étudier l'Europe et de civiliser ses vastes États. Dès les premières heures de son gouvernement, on reconnut en elle l'âme de Pierre le Grand sous une forme plus douce. La civilisation, la législation et l'administration de l'Occident, ne trouvant plus en Russie d'autres résistances que l'ignorance du peuple et leur nouveauté, se répandirent rapidement dans tout l'empire avec l'uniformité et l'universalité d'une volonté absolue. Le despotisme, quand par hasard il est éclairé, peut devenir un véhicule de civilisation.
Ce fut le caractère du règne de Catherine II. Plus elle avait de crimes à racheter dans l'origine de son pouvoir, plus elle s'étudia à en ensevelir le remords et la mémoire dans l'immensité de ses services à la Russie. Partageant sa vie entre l'ambition et le plaisir, elle donnait au conseil, avec ses hommes d'État, Panin, Bestuchef, Biren et le vieux Munich, éprouvés par le pouvoir et par l'exil , toutes les heures dérobées à ses plaisirs. Elle les étonnait par l'universalité de ses connaissances et par la lucidité de ses vues; elle s'enrichissait de leur longue expérience. Créer l'administration une et régulière, compatible avec l'étendue et la diversité de ses États, développer le commerce, importation de la richesse, accroître sa marine à la proportion des nouvelles mers qui s'ouvraient au Nord et à l'Orient devant elle, remplir le trésor sans exagérer les impôts, attirer sur son nom la considération de l'Europe par le nombre et par la discipline de ses armées , se faire place en Occident surtout par cette diplomatie grecque d'une cour réputée barbare qui veut séduire et s'assimiler avant de montrer la force et la conquête; enfin discerner et corrompre partout, et surtout en France, foyer de la pensée, cette puissance encore occulte de l'opinion publique qui s'exprime par