‹ Histoire de la RussieChapitre 124 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

la littérature, qui popularise les noms, qui décerne la gloire, et faire de cette puissance l'alliée sourde et invisible de son ambition et de sa renommée : telle était l'œuvre préméditée de Catherine.

« Je crois, disait-elle avec une fausse modestie au baron de Breteuil, ambassadeur de France, incapable de la comprendre, je crois que la Russie mérite en effet quelque attention. J'ai la plus belle armée de l'Europe; l'argent me manque, il est vrai , mais j'en serai abondamment pourvue en peu d'années par les produits que je puis exporter partout. Si je me laissais aller à mon penchant, j'aimerais la guerre plus encore que la paix; mais l'humanité, la justice, la raison, me retiennent. Cependant je ne serai pas comme l'impératrice Élisabeth, je ne me ferai pas presser pour entreprendre la guerre; je la ferai quand elle me sera utile, jamais par complaisance pour les intérêts des autres puissances ! Ne me jugez que dans cinq ans; il me faut ce temps pour mettre l'ordre dans l'empire. »

La Prusse et l'Autriche continuaient à occuper par leurs troupes les États héréditaires de Pologne. Catherine fit entrer quarante mille hommes, commandés par Romanzof et Tattschef, en Pologne, pour forcer Frédéric et Marie-Thérèse à évacuer ce royaume, qu'elle voulait libre ou dominé par elle seule. Poniatowski, son ancien favori , à qui elle avait caché ses relations avec Orlof , ne doutait pas d'être accueilli àPétersbourg en amant désormais avoué, et peut-être en époux d'une souveraine. Elle dissipa ses illusions par la défense de venir en Russie,

sous des prétextes politiques; mais elle conçut dès cette époque la pensée de compenser pour lui l'amour évanoui par le don du trône de Pologne.

Les exigences d'Orlof impatient de sa main, qu'elle ne voulait accorder à personne; les rivalités entre ce favori et ses rivaux; les prétentions insatiables de tous ces soldats parvenus, auteurs de son élévation, et qui se croyaient le droit de lui redemander l'empire en détail, contrastaient avec la majesté de son titre d'impératrice et avec l'élégance lettrée de son esprit. Ce joug de la soldatesque lui pesait; elle le supportait jusqu'au moment où son autorité affermie lui permettrait de le rejeter loin d'elle.

Ses lettres aux étrangers , avec lesquels elle entretenait déjà des correspondances personnelles, sont pleines de ces dégoûts du pouvoir suprême. « Je ne mène point une vie agréable, disait-elle un jour à un des ministres étrangers; je sais que les soldats qui m'entourent sont sans éducation, mais je leur dois ce que je suis; ils sont pleins de courage et de dévouement, et je suis sûre qu'ils ne me trahiront pas. »

Panin était le seul de ses conseillers qui fût digne, par ses lumières et par ses délicatesses d'esprit, de l'entretien d'une princesse lettrée; il ne cessait de l'encourager à s'affranchir de cette sujétion et des exigences soldatesques, en transportant une part de souveraineté politique au pouvoir civil, représenté par les députés de la noblesse des provinces et par le sénat. Bestuchef détruisait d'un mot l'effet de ces insinuations de Panin, en démontrant à l'impératrice que tout partage de la souveraineté, dans un pays accoutumé à confondre le pouvoir et le despotisme, était une périlleuse abdication. Grégoire Orlof, flatté par Panin d'être placé au sommet de ces institutions représentatives comme président perpétuel

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