‹ Histoire de la RussieChapitre 125 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

du sénat, copartageant de l'empire, souriait lui-même à ces innovations sans les comprendre.

Bestuchef crut pouvoir le convertir à son parti en lui promettant plus que Panin. Il le flatta de décider l'impératrice à lui offrir d'elle-même la couronne. Orlof, comme tous les barbares, enfants par la crédulité et la passion, se crut déjà le tsar de cette patrie où âl était arrivé soldat. Rien ne paraissait trop élevé à ces trois frères, les géants de la Russie, que la nature semblait avoir marqués de la taille, de la force et de la beauté des races primitives. Orlof pleura de joie en tombant dans les bras du vieux et rusé Bestuchef; il croyait avoir l'oracle de sa conduite et de sa fortune dans la tête supérieure de ce vieillard.

La grossesse avancée de l'impératrice, prête à donner un fils à Orlof, devait incliner Catherine à donner un père avoué à l'enfant qu'elle portait dans son sein. Elle parut écouter, en effet, les insinuations de Bestuchef avec une hésitation qui ne demandait que des prétextes pour être vaincue. Bestuchef se chargea de faire violence à ses scrupules en faisant parler le clergé et le peuple. Il rédigea et fit circuler des projets d'adresse de la nation à sa souveraine, pour la décider à se choisir un époux, dans l'intérêt de la perpétuité du trône.

■ Le tsarewitz, fils de Pierre III, disaient ces adresses mendiées, ne promettant pas des jours assurés et longs à la Russie, l'impératrice, jeune, belle et féconde, devait d'autres héritiers à l'empire; il était nécessaire qu'elle se choisît un époux, soit en donnant sa main au jeune Ivan,

à qui elle restituerait ainsi la couronne, soit en élevant jusqu'à elle un Russe digne du trône par le choix même qu'elle ferait de lui pour régner. »

Douze cvêques, un grand nombre de popes et la plupart des généraux et des officiers vendus à Orlof signèrent cette adresse, en ajoutant que le choix du prince Ivan serait dangereux et impolitique, puisque ce prince, croyant ne devoir le trône qu'à son droit, pourrait être ingrat envers l'impératrice, et la précipiter du trône où elle l'aurait fait monter. Le choix d'un Russe, qui devrait tout à l'estime et à l'amour, leur paraissait préférable, et ils désignaient assez Orlof sans prononcer son nom.

L'impératrice était enivrée de sa toute -puissance; Orlof, d'ambition. Panin, Kyrille Razomouski, le chancelier Woronsof, frémirent d'avoir à courber la tête sous le fils d'un strélitz échappé à la hache de Pierre le Grand. Le rude et astucieux hetman des Cosaques, Razomouski, osa protester respectueusement, dans une audience secrète, contre une faiblesse de cœur qui allait humilier et désaffectionner tant de braves serviteurs aussi dévoués qu'Orlof ; il se jeta aux pieds de l'impératrice, pour la conjurer de ne pas prostituer l'empire à celui à qui elle donnait son cœur. Le chancelier Woronsof, d'autant plus persuasif dans son opposition au mariage qu'il était plus servile ou plus complaisant de caractère, se joignit à Razomouski.

Catherine, maîtresse d'elle-même, feignit d'apprendre avec étonnement le projet qu'on lui supposait d'élever son amant au trône ; peut-être même se félicitait-elle en secret d'une opposition qu'elle pouvait opposer ellemême aux instances d'Orlof, comme un obstacle politique plus fort que son amour. Elle parut s'indigner contre Restuchef, dénoncé par Panin et Razomouski

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