‹ Histoire de la RussieChapitre 126 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

comme l'inspirateur de ces adresses; elle le traita en public avec sévérité, en secret avec faveur. Woronsof comprit que Bestuchef avait flatté le cœur, et que lui-même n'avait flatté que l'orgueil de sa souveraine. Il remit ses fonctions, s'éloigna de la cour, et voyagea en Europe. L'impératrice accoucha en secret, à Moscou, d'un lils qui reçut d'elle une existence et une fortune anonymes.

La haine des rivaux de palais et de casernes contre le favori trop aimé couva en conspiration contre la vie d'Orlof. La garde du palais veillait à la porte de son appartement comme à celle des appartements impériaux : une sentinelle achetée promit de livrer le seuil à trois conjurés. L'heure avait été mal indiquée. Quand les assassins se présentèrent, la sentinelle vendue était déjà relevée de faction ; le nouveau factionnaire refusa obstinément la porte aux instances des officiers armés. Le bruit éveilla le palais; les assassins en uniforme s'évadèrent à la faveur de la nuit et du tumulte. L'impératrice trembla pour les jours de son favori et pour les siens; elle quitta Moscou le lendemain. Des cris de joie séditieux, des insultes, des menaces populaires, saluèrent son départ précipité; son portrait, placé sur un arc de triomphe, fut déchiré sous ses yeux et traîné en lambeaux dans la boue.

La honte d'obéir à un strélitz insolent ouvrait les cœurs, même à Pétersbourg, à tous les ressentiments. Panin et Razomouski eux-mêmes furent soupçonnés de méditer l'élévation d'Ivan au trône. L'impératrice avertie cherchait des indices sans pouvoir les saisir; elle crut

que la princesse Daschkof, reléguée à Moscou, aigrie par sa disgrâce et maîtresse un jour de Panin. avait le 6ecret de la conjuration; elle lui écrivit pour lui rappeler leur première amitié et lui rendre sa faveur, si elle consentait à révéler ce cfu'elle devait savoir du plan des conjurés.

« Madame, lui répondit en Romaine du temps de la liberté la jeune princesse , je n'ai rien entendu ; majs si j'avais entendu quelque chose, je me garderais bien de le dire. Qu'exigez-vous de moi? Que je meure surl'échafaud ? Je suis prête à y monter, plutôt que de vous servir par la délation de mes amis. »

L'impératrice, sans oser. porter ses coups aussi haut que les têtes suspectes de Panin et de l'hetman des Cosaques, frappa plus bas, pour intimider davantage. Elle rétablit la peine de mort , supprimée pendant tout le règne de la miséricordieuse Élisabeth. 11 n'appartenait pas à l'épouse montée au trône sur le corps de son époux assassiné de décréter dans son empire l'abolition de la peine de mort, abolition qui est la suprême vertu des gouvernements innocents. Ainsi tremblante entre Jes violence* de son favori et les attentats des ennemis d'Orlof, elle expiait l'amour par la sujétion à son complice, et l'empire par l'insomnie de l'ambition.

La maladie du vieux roi de Pologne et de Saxe, Auguste III , usé de débauches, appelait Catherine en Pologne : Orlof la retenait à Pétersbourg , dans la crainte que la passion de l'impératrice pour Poniatowski ne se rallumât par l'entrevue des deux amants.

Le 5 octobre 1763, Auguste III mourut. Jamais l'élec-

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