LIVRE CINQUIÈME
tion au trône de Pologne n'avait été nationale, sincère et libre : cet infortuné pays, aussi incapable de liberté que de servitude, avait toujours admis l'intrigue, la main, les armées des puissances ses voisines, dans ses comices électoraux. Les vrais électeurs étaient tour à tour la Suède , la Prusse , la Saxe , l'Autriche , la Turquie , la Russie enfin. Les rois n'étaient que les chefs de parti de cette aristpcatie sarmate, et les vice-roîs de la puissance prédominante par les factions, ou par les armes dans leur patrie. Les quatre-vingt-dix mille Russes commandés par Romanzof et cantonnés en Pologne épiaient depuis un an l'heure de la mort du roi Auguste pour faire prévaloir le candidat de la Russie. Nous avons vu que le souvenir encore tiède d'un premier amour avait désigné pour cette candidature le séduisant mais fourbe Poniatowski. Pour détacher celte fois l'impératrice de Russie de la Prusse, la France et l'Autriche affectaient de se désintéresser du choix que ferait la diète pour le trône électif en Pologne ; ces puissances livraient la noblesse sarmate à la corruption ou à l'intimidation de l'impératrice. , ,
Cette princesse , au moins aussi diplomate que Panin, accepta le désistement de la France et de l'Autriche, mais assura sa prédominance absolue dans la diète par un traité secret avec le grand Frédéric, roi de Prusse, traité qui lui garantissait la neutralité de ce roi lui-même dans l'élection. Parce traité, du 31 mars 1764, l'impératrice et Frédéric s'engageaient, sous prétexte de maintenir l'indépendance absolue de la république aristocratique de Pologne, à y entretenir le germe mortel d'anarchie qui viciait ses institutions et qui la livrait éternellement à la merci de ses voisins.
«Nous y maintiendrons même par nos armes, disaient les deux perfides contractants, le principe de la libre
élection contre toute tentative d'y rendre le pouvoir héréditaire 1 »
« Souvenez-vous de mon candidat! écrivait Catherine à son ambassadeur à Varsovie. Je vous écris ce mot à deux heures après minuit, jugez si la chose m'est indifférente! »
L'armée russe entra dans Varsovie sous prétexte d'y maintenir l'ordre et la liberté pendant l'agitation électorale. Une partie des Polonais se joignait aux troupes russes pour opprimer les votes, l'autre partie s'armait pour la cause des candidats opposés à la Russie ; le prince Radziwil et le comte Branitzky, dont le fils devait vendre bientôt la Pologne à Catherine, levaient alors des corps de troupe contre elle. La diète générale de Varsovie fut, comme toujours, le scandale et non l'exercice de la liberté; on tira les sabres des fourreaux contre le président Malakowsky, qui voulait au moins exclure les étrangers du scrutin de la patrie. Un des orateurs les plus éloquents de ce pays de l'éloquence, Mokranowsky, nonce ou député de Cracovie, fut forcé de se défendre, le sabre à la main, pendant qu'il parlait, contre les épées des officiers russes, qui plongeaient du haut des tribunes sur sa tf'te ; puis, renonçant tout à coup à défendre sa vie, remettant son sabre dans le fourreau et découvrant sa poitrine :
« S'il vous faut une victime , dit-il aux Russes , me voilà ; mais du moins je mourrai libre , ainsi que j'ai juré de vivre. •
Le prince Adam Czartorisky, oncle de Poniatowski et patron du candidat russe, se jeta entre Mokranowsky et ses assassins pour protéger la vie de l'orateur. Les Russes s'apaisèrent à la voix de Czartorisky : la vaine éloquence d'un orateur perdue dans l'avilissement générai des âmes n'était qu'une parade de liberté. Ensan-