‹ Histoire de la RussieChapitre 128 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

glanter la diète n'eût été que tacher de sang le titre du candidat des Czartorisky et des Russes.

« Je veux qu'il soit roi, et il le sera, disait Catherine, fût-il, comme vous le dites, le petit-fils d'un serf et serf lui-même ! »

Pendant cette longue brigue de suffrages, Poniatowski. accompagné des chefs de la faction de ses oncles maternels les Czartorisky, visitait un à un tous les nonces dans la plaine de Wola, à trois lieues de Varsovie ; il vit enfin * les populations rangées autour de la szopa (vaste hangar ouvert à tous les vents, dans lequel le sénat et l'ordre équestre campent plus qu'ils ne siègent) proclamer à l'unanimité le client de Catherine.

Poniatowski , parvenu au trône de la république par l'amour d'une femme couronnée elle-même par les meurtriers de son mari, traversa Varsovie aux acclamations du peuple pour prendre possession du château royal. Les Polonais saluaient en lui un roi qui n'avait su acheter la république par des caresses que pour la livrer à des menaces. Catherine, en faisant proclamer dans son favori un complice, s'assurait un complaisant d'abord, et une victime après. Elle voulut jouir elle-même de son ouvrage ; elle partit pour la Livonie. Poniatowski déguisé l'attendait à Riga, pouriui rendre grâce et hommage. Lu terreur que la jalousie d'Orlof inspirait à Catherine couvrit de mystère l'entrevue et l'entretien du roi de Pologne et de l'impératrice de Russie.

C'est de Riga qu'elle envoya l'ordre impitoyable d'immoler dans sa prison l'innocent Ivan, avec la même indif-

férence qu'elle l'avait appelé , peu de temps auparavant, à Pétersbourg pour l'adopter et l'associer à l'empire. Ce crime était plus impardonnable que le meurtre de son mari , car il n'avait pas même la haine pour explication et la vengeance pour excuse. Ce n'était qu'une prudence sanguinaire , comparable à ces meurtres des frères des sultans dans le sérail de Constantinople , pour qui vivre était un crime. On se confond devant le défi à toute conscience et à tout remords dans les écrivains français, et dans Voltaire surtout, exaltant pendant trente ans, au nom de l'humanité et de la vertu, une femme qui venait de commander froidement un meurtre si atroce sur un enfant désarmé et sans crime. L'adulation, quand elle " descend si bas, n'est plus seulement lâche, elle est complice.

Les circonstances de l'assassinat du jeune Ivan n'ont pas plus d'ombre aujourd'hui que la lutte de Pierre III contre ses assassins. Le temps éclaire jusqu'aux ténèbres des cachots.

On voulait que la mort d'Ivan fût une énigme comme celle de l'empereur; il fallait, de plus, un prétexte au meurtre. La perversité fournit tout.

La forteresse de Schlûsselbourg, dans laquelle on avait ramené Ivan après son entrevue avec Catherine le troisième jour de la révolution, couvre de ses remparts crénelés un îlot quadrangulaire battu de tous côtés par les vagues du lac sombre de Ladoga. Deux tours semblables à des phares, et une caserne qui est à la fois prison d'État, s'élèvent au milieu de l'écueil dans l'enceinte des rem-

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