‹ Histoire de la RussieChapitre 131 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Ivan expire dans des flots de sang. Les deux officiers, l'ordre de l'impératrice dans une main, la baïonnette ensanglantée dans l'autre, ouvrent alors la porte, et montrent aux soldats le cadavre d'Ivan.

À cet aspect, Mirowitsch recule d'une horreur réelle ou feinte, et se jette sur le corps d'Ivan en s'écriant: « J'ai manqué mon coup, je n'ai qu'à mourir! » Puis, sans chercher à fuir, il traverse libre les rangs de ses soldats, va rejoindre le gouverneur dans le poste où il l'a consigné, lui remet son épée et lui dit: « Je suis maintenant votre prisonnier ! »

Le lendemain, on ouvrit les portes de la forteresse. On montra au peuple des campagnes voisines le corps d'Ivan. 11 était vêtu d'une veste de matelot du lac Ladoga. Tout le peuple versait des larmes en contemplant cette statue colossale de six pieds, cette épaisse chevelure blonde bouclée, éparse sur un cou d'une blancheur féminine, ce premier duvet naissant sur de6 joues à peine viriles, ces traits purs comme le profil grec sur la carnation d'un Scythe, cette bouche où la jeunesse de son âge et la mélancolie de son âme luttaient comme pendant sa vie, et cette jeunesse fauchée dans la fleur, où l'éternel repos de la mort ajoutait encore à la merveilleuse beauté d'Ivan. On l'enveloppa, au lieu de linceul, d'une peau de mouton noire, et on le jeta dans une tombe creusée sur le rivage.

Le peuple, soulevé par cette beauté, par ce rang et par ce mépris, éclatait en murmures, en imprécations, et demandait à grands cris la mort de ses assassins. Une

barque avait déjà soustrait Oulousief et Tcheskin à leur peine. Un vaisseau les porta anonymes et protégés en Danemark, où le ministre de Catherine les accueillit, en attendant les récompenses et les avancements qui leur étaient réservés en Russie après que le cri du sang de leur victime eût été étouffé par l'oubli.

Panin, informé de l'événement par le gouverneur de Scbliisselbourg, se bâta d'envoyer un courrier à Riga pour annoncer à l'impératrice qu'elle n'avait plus de concurrent à l'empire. Une agitation extraordinaire, dont on ignorait la cause , se trahissait depuis quelques jours dans les traits et dans les mouvements de l'impératrice. Elle semblait avoir, dit le général irlandais Brown, on ne sait quel pressentiment d'une catastrophe inconnue des courtisans; elle se levait plusieurs fois par nuit de sa couche, demandant à ses femmes s'il n'était pas arrivé un courrier de Pétersbourg. La lecture de la dépêche de Panin calma son anxiété. Elle avait pleuré d'attendrissement à Pétersbourg en voyant la jeunesse et la beauté d'Ivan, elle pleura peut-être en apprenant sa mort; mais l'ambition satisfaite sécha ses larmes, et la politique cacha ses remords.

Mirowitsch, qui comptait sur la récompense de son service et qui bravait insolemment ses juges, subit la mort en s'étonnant d'être désavoué. Pliskofetles caporaux , ses complices , passèrent par les verges et furent condamnés aux travaux forcés. Le mystère le plus impénétrable plana sur la nuit de Scbliisselbourg. Les uns crurent Mirowitsch insensé, les autres complice; il n'y eut d'avéré et d'historique que le meurtre d'Ivan dans son cachot par les deux officiers munis d'un ordre éventuel de Catherine, et l'assassinat d'un innocent pour la tentative d'un insensé ou pour la connivence d'un séide. L'un de ces crimes n'était pas moins inex-

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