‹ Histoire de la RussieChapitre 137 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Constantinople. Expulser les Ottomans de l'Europe, et replanter à Byzance l'étendard d'une souveraineté chrétienne par la main et pour la toute-puissance des Slaves, était la pensée traditionnelle des vieux Russes. Cette pensée, transmise à Catherine II par le maréchal Munich, avait couvé dans l'âme vaste mais inexpérimentée des Orlof. Catherine y avait souri , comme à une de ces perspectives illimitées qui s'ouvrent à l'horizon desjeunes empires. Elle pressait à la fois l'empire ottoman par la Tartarie, par la Bulgarie et par la M orée.

L'aveugle Europe semblait se complaire dans son indifférence ou dans sa complicité devant l'étreinte de l'Orient par la Russie. La rade de Tschesmé , où deux amiraux anglais, sous les ordres des deux Orlof, incendièrent la flotte des Turcs, porta la terreur à Constantinople ; la réverbération de cet incendie commença à éclairer l'Europe sur les desseins de la Russie. Catherine, dans l'ivresse de sa victoire, en attribua faussement la gloire aux frères de son favori, et fit construire un palais et une ville pour en immortaliser le souvenir. (Juillet 1770.)

Alexis Orlof, laissant l'escadre russe à Paros, vint triompher en personne à Pétersbourg. 11 en repartit bientôt, comblé d'honneurs et de dons par l'impératrice, pour aller, disait-il , conquérir l'Archipel et l'Égypte. En passant par Vienne, il eut la sinistre indiscrétion de raconter à table les détails de l'assassinat de Pierre III, étouffé par sa propre main. Il se plaignit des nécessités de la politique , qui exigeaient de tels services d'un homme aussi peu sanguinaire que lui. Les auditeurs frémirent d'horreur : nul ne se doutait qu'il allait bien mériter de sa maîtresse par un service plus lâche et plus perfide encore que le meurtre de son souverain.

L'impératrice Elisabeth avait eu de son union secrète, mais légitime, avec le soldat aux gardes Alexis Razomouski , une fille élevée sous le nom de princesse Tarakonof. Cette jeune princesse, d'après les traditions russes, pouvait, à défaut d'Ivan, prétendre légalement à la couronne. Elle n'avait que quinze ans en 1771 ; sa beauté rappelait le sang de la première Catherine ; son âge , sa candeur, son innocence , les grâces naïves de son esprit, éloignaient d'elle tout soupçon d'autre ambition que celle de l'amour. Une gouvernante, choisie parmi les étrangères qui élevaient ordinairement la noblesse russe, était chargée de sa maison et de son éducation. Rien ne transpirait au dehors de cet intérieur mystérieux que la naissance illustre de l'orpheline, ses charmes et ses précoces vertus. C'était le temps où Catherine faisait violence par ses armes à la Pologne, la contraignait à subir le joug des Russes par la main de son ancien favori, le faible roi Poniatowski. Le prince Radziwil, Polonais révolté, comme on l'a vu, contre Poniatowski, et chef de la confédération des catholiques dissidents contre les Russes, chercha, dans son imagination romanesque de Sarmate, le moyen de se venger et peut-être de se grandir jusqu'à un trône, en jetant un élément de compétition dynastique parmi les Russes. Il parvint, à force d'or et d'intrigues, à faire enlever la fille d'Élisabeth à Pétersbourg et à la conduire à Rome , en lui promettant de l'épouser, et de la ramener en Russie avec l'appui des Polonais catholiques poury revendiquer l'empire usurpé. Mais déjà l'aventurier Radziwil, vaincu et proscrit après

Page 1