‹ Histoire de la RussieChapitre 138 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

la confédération dissoute en Pologne, n'avait plus à offrir en réalité à l'orpheline que le partage de sa proscription et de sa misère dans la capitale du monde chrétien. Il y vivait des débris de son opulence passée et de la vente successive des diamants de sa maison.

L'impératrice Catherine, inquiète de l'existence d'une jeune fille que la passion du peuple russe pour le sang de Pierre le Grand pouvait substituer à Ivan, tenta la cupidité de Radziwil. Elle lui fit ofTrir la restitution de ses immenses domaines dans sa patrie, s'il voulait se servir de son ascendant sur la princesse pour la ramener en Russie et la livrer à la merci de Catherine. Radziwil ne consentit qu'à la moitié de la perfidie qu'on lui proposait : il promit d'abandonner à son sort la princesse, mais il refusa d'être l'instrument de sa captivité. A ce prix il rentra dans sa patrie, dans ses biens et dans la faveur de l'impératrice. Alexis Orlof se chargea du reste.

A peine Alexis Orlof avait-il rejoint la flotte russe, qui, en revenant de l'Archipel, avait relâché à Livourne, qu'il s'occupa d'attirer la fille ingénue d'Élisabeth dans le piège mortel où il s'était chargé de la surprendre et de la livrer. De concert avec lui, des intrigants italiens, masqués en officiers de la marine russe, se rendirent à Rome, et parvinrent, sous prétexte de dévouement au sang de leur empereur, à s'introduire dans le palais de la jeune fille. Ils l'entretinrent avec d'hypocrites confidences du prétendu complot qui se tramait partout en Russie, dans le peuple, dans l'armée, dans la flotte, pour précipiter du trône l'infâme Catherine, étrangère àl'em-

ŒUVR. COJIPl. — XXII. 18

pire, et pour y replacer la fille du tsar. Ils finirent par lui insinuer, dans des confidences plus perfides, qu'Alexis Orlof lui-même , aigri par l'ingratitude de Catherine, avait résolu de se venger de l'impératrice, en accomplissant contre elle la révolution qu'il avait accomplie à regret contre Pierre III. La main de la princesse était le prix mis par Alexis Orlof à cette défection.

Les manœuvres et les illusions de lladziwil n'avaient que trop préparé la fille d'Élisabeth à ces perspectives de trône ; elle croyait les Russes impatients de couronner en elle l'héritière de Pierre le Grand. Le don de son cœur et de sa main au sujet courageux qui lui donnait en retour l'armée et la flotte ne paraissait pas à sa gouvernante et à elle-même un prix supérieur à un empire. Alexis Orlof reçut d'elle l'autorisation de venir secrètement à Rome conférer des plans ainsi préparés. Non content de flatter par ses respects l'orgueil et l'ambition d'une enfant, il enivra son cœur inexpérimenté de l'apparence d'une passion qui effaçait l'horreur de ses crimes. Un mariage sacrilège, célébré par des bandits subalternes déguisés en prêtres grecs, convainquit l'orpheline qu'elle était l'épouse de celui dont elle allait être la victime.

Aussitôt après la fameuse cérémonie des noces, Orlof, persuadant sans peine à son épouse qu'elle serait plus en sûreté en Toscane qu'à Rome contre les agents de Catherine, la conduisit à Pise, où il lui avait fait préparer un palais et choisir des serviteurs vendus à ses desseins. 11 l'entoura, pendant quelques semaines, de tous les respects

Page 1