LIVRE CINQUIÈME
et de toutes les fêtes d'une petite cour. Le peuple de Pise et des campagnes voisines, convaincu par ces apparences de la présence d'une impératrice de Russie dans ses murs, se précipitait sur ses pas dans les courses fréquentes qu'elle faisait jusqu'à Livourne, port opulent de la Toscane, voisin de sa résidence à Pis?. L'amiral de l'escadre russe, Greig, le consul d'Angleterre et sa femme, la recevaient au consulat en souveraine plutôt qu'en exilée. Tout concourait à lui dérober le piège sous les respects et sous l'amour. On lui persuadait que les matelots et les soldats même de la flotte russe, mouillée dans la rade, brûlaient de saluer en elle le sang des tsars, et qu'ils n'attendaient que sa présence pour faire éclater leur fidélité.
Le jour fut enfin choisi pour cette apparition de la princesse sur l'escadre. Orlof ordonna tout pour la tragédie qu'il avait conçue. Après une fête chez le consul d'Angleterre, à laquelle l'amiral Greig, son épouse, Alexis Orlof et ses principaux officiers avaient assisté, on conduisit cérémonieusement la princesse, revêtue de ses plus riches parures, au rivage, à travers des flots de peuple curieux. Des chaloupes pavoisées y reçurent la fille d'Elisabeth, Orlof, l'amiral, le consul anglais, les femmes et leur suite. Les chaloupes, suivies par les regards et les acclamations de la foule, voguèrent, au bruit des salves du canon, vers le vaisseau amiral. Hissée à bord dans une espèce de trône, la princesse touche à peine le pont, que la scène change au signal d'Orlof. On repousse au large les chaloupes, on charge de menottes et de fers les mains et les pieds de la princesse, on lui déclare qu'elle est désormais sur le sol russe, et prisonnière de celle dont elle affectait tout à l'heure le trône ; on la descend ainsi enchaînée dans un cachot de l'entre-pont. Elle invoque en vain par ses cris et par ses
larmes le secours d'un époux qu'elle ne peut croire complice : Orlof ne daigne pas même répondre à ses gémissements, et fait voile à l'instant avec sa proie pour la Russie.
Arrivée à Pétersbourg, la fille des tsars fut enfermée dans là forteresse, et traitée en criminelle d'État par Catherine. Elle y languit six ans, jusqu'au mois de décembre 1777, où les eaux débordées de la Néwa, refoulées par la mer, s'élevèrent au-dessus du soupirail qui lui donnait le jour, et la noyèrent dans son cachot.
Pendant cette expédition maritime d'Alexis Orlof dans l'Archipel, les Russes, tour à tour vainqueurs et vaincus sur le Danube, n'avaient pu franchir la Bulgarie. Le khan des Tartares de Crimée, auxiliaire constant des Ottomans, défendait héroïquement les lignes de Pérékop. Le prince Dolgorouki, à l'exemple du maréchal Munich quarante ans auparavant, franchit ces lignes, défendues en vain par une fosse de quatre-vingts pieds de profondeur et de quarante de largeur. L'armée tartare recula devant celle de Dolgorouki jusque sur les terres de la Turquie. L'empereur d'Autriche Joseph II, effrayé des progrès des Russes, promit ses secours et ses armes au sultan Mustafa dans une convention secrète, à condition que les Ottomans payeraient les frais de la guerre commune. Le divan paya à la cour de Vienne le premier terme du subside de cinq millions de francs. Ce subside, honteusement détourné de son emploi par Joseph II, servit à solder le contingent des troupes que ce souverain inconsidéré prêta bientôt à Catherine contre les Turcs.