LIVRE CINQUIÈME
La peste, communiquée par les Turcs aux Russes à Bender, se propageait jusqu'à Moscou. L'archevêque, poursuivi jusqu'au pied des autels par une populace fanatique qui l'accusait d'avoir fait enlever une image miraculeuse de saint Nicolas, avait été massacré dans les rues de Moscou. Grégoire Orlof accourut rétablir l'ordre et rendre le sang-froid à cette ville, où le vertige de la peur s'ajoutait aux calamités de la contagion. Cent mille habitants jonchaient les rues et les campagnes de cadavres. Un linceul de neige couvrit (out, et l'hiver purifia l'atmosphère. Orlof, à son retour à Pétersbourg, fut reçu par sa maîtresse en triomphateur des éléments.
La Pologne palpitait encore sous l'armée russe ; un noble Polonais, Poulawski, homme intrépide mais sans scrupule, commandait la nouvelle confédération des patriotes. Il ordonna à trois de ses officiers d'enlever le roi Poniatowski de Varsovie, même au risque de l'assassinat, si l'assassinat était nécessaire.
Le dimanche 3 septembre 1771, le roi, après un dîner chez le prince Czartorisky, son oncle, rentrait à Varsovie avec une suite de quatorze serviteurs et de son aide de camp. II approchait de son palais, quand des coups de feu, tirés à bout portant par des hommes à cheval, percèrent de balles sa voiture. Un de ses heiduques tomba mort à ses côtés ; le reste de sa suite s'évada. Un coup de pistolet tiré sur le roi perça son chapeau et effleura sa tête ; un coup de sabre lui balafra le visage. Traîné par le pan de son habit à travers l'obscurité des rues, Poniatowski fut à la fin contraint de monter un des
chevaux de ses assassins, pour ne pas retarder leur course. Le cheval tomba en franchissant le fossé qui sépare le faubourg de la campagne ; le roi eut le pied foulé sous le corps du cheval ; on lui en donna un autre ; on lui arracha ses décorations et ses diamants. Abandonné en cet état à sept des conjurés, sous les ordres d'un officier de la confédération nommé Kozuisky, il erra une partie de la nuit avec eux et au hasard dans les ténèbres. Aux premières lueurs du jour, les conjurés reconnurent qu'ils s'étaient égarés dans les routes de la foret de Varsovie, et qu'ils étaient encore aux portes de la ville. Des cavaliers russes couraient la campagne. Les conjurés s'enfuirent au galop, laissant le roi blessé seul avec Kozuisky. Le roi, menacé de mort par son unique gardien , parvint à l'attendrir : Kozuisky, transformé d'ennemi en protecteur, tomba aux pieds de Poniatowski, lui demanda sa grâce, et le porta dans un moulin voisin, d'où le roi envoya, par un paysan, un billet à son capitaine des gardes.
On le croyait mort dans la capitale. Le bruit des coups de feu, le cadavre de l'beidin ne. le sang qui tachait la voiture, le chapeau du roi percé d'une balle, trouvé dans la boue, tout semblait attester un assassinat consommé. Son retour parut une résurrection ; Varsovie et le parti russe l'accueillirent avec des délires de joie. Les assassins, découverts, périrent sur l'échafaud. Kozukky, protégé à son tour par le roi, qu'il avait sauvé, reçut dans l'exil la punition de son crime, et dans une fortune le prix de son repentir.