‹ Histoire de la RussieChapitre 142 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

portes de la ville, reprit, frémissant, la route de Gatchina, une de ses maisons de campagne. Le comte Tzernitcheff, son ennemi, vint, au nom de l'impératrice, lui demander la démission de ses emplois. Il marchanda fièrement son obéissance : on lui en paya le prix par des domaines, par des trésors et par des pierreries dignes d'un satrape du Nord. Le titre de prince de l'empire, une terre de six mille paysans, une vaisselle d'argent somptueuse, une pension de cinq cent mille francs, le décidèrent à voyager quelques années loin de sa patrie. Il alla étonner la France, l'Angleterre, l'Italie, par des magniGcences qui effaçaient celles des rois, mais qui laissaient d'autant plus lire sur son nom la tache de sang dont il les avait achetées. Le remords commença en lui avec la disgrâce. L'agitation de son âme en présageait l'égarement.

Les hostilités avec les Ottomans avaient cessé partout, excepté en Crimée et sur la mer Noire. L'heure d'annexer à l'empire les premiers lambeaux de la Pologne était propice. Frédéric le Grand se chargea d'endormir et de coïntéresser au partage l'imprévoyant et vaniteux empereur d'Allemagne, Joseph II. Ce prince, héritier de la politique de Vienne , était fier surtout de braver les scrupules de la probité politique. Il aurait rougi d'être moins immoral et moins perfide que le modèle de tous les vices des rois, le grand Frédéric.

Une entrevue à Neiss, en Silésie, entre ces deux souverains, décida le démembrement à bénéGce commun. Le vieux prince de Kaunitz, oracle de la cour de Vienne,

applaudit à la fermeté d'esprit de son élève, qui n'hésitait pas devant un crime d'État utile à sa monarchie. L'âme machiavélique du grand Frédéric avait perverti autour de lui l'Allemagne, la Russie, l'Europe entière. Les succès de la Prusse par la fraude et par la violence corrompaient l'esprit des rois et des peuples. Rien n'est plus funeste aux nations que ces grands scandales permis par la Providence, où la fortune se range en apparence du parti de l'iniquité. Frédéric avait fait de la Prusse le démenti vivant de la moralité politique, et l'encouragement des princes ambitieux, par l'exemple au larcin, à l'astuce et à la conquête. Voltaire, les philosophes, les historiens, les poètes de la France, l'absolvaient au nom de la gloire, comme ils absolvaient Catherine au nom de la civilisation. Les lettres se faisaient complices de la perversité des cours; il ne restait pas même aux peuples la voix pour protester. C'est le crime des lettres au dix-huitième siècle.

A peine le roi de Prusse et Joseph II avaient-ils concerté avec Catherine leurs mesures à Neiss et à Neystadt, que l'empereur d'Autriche, inûdèle aux Turcs, perfide aux Polonais confédérés, fit entrer ses troupes en Pologne, sous prétexte d'aller secourir ceux qu'il venait enchaîner. Lorsque plus tard les États de Brabant se séparèrent de l'empire d'Autriche, pouvait-on plaindre un prince qui avait commencé sa mission de réformateur de l'Allemagne et de la Belgique par une si lâche et si astucieuse duplicité? Les confédérés, étonnés, se dispersèrent devant lui, abandonnant leur patrie à son sort,

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