LIVRE CINQUIÈME
et allant agiter vainement l'Europe de leurs éternelles récriminations.
Le ministre de Joseph II se chargea de présenter le premier, au roi et au sénat de Pologne, l'arrêt de la dégradation de leur patrie. Le manifeste de la Russie et celui de la Prusse se jouaient des mots et de la pudeur en notiûant aux Polonais l'acte de partage signé d'avance à Pétersbourg. Ces manifestes étaient en même temps l'acte d'accusation, malheureusement le mieux mérité, contre les éternelles agitations d'un peuple qui ne laissait de repos ni à lui-même ni à ses voisins. Pour comble d'humiliation, la diète polonaise, à laquelle on demandait d'approuver et de ratifier elle-même le démembrement de sa patrie , vota , à une immense majorité , la spoliation des trois puissances (1772).
Quelques patriotes seuls osèrent reprocher au roi Poniatowski sa condescendance aux vœux de son ancienne maîtresse.
« Je suis las de vous entendre, leur répondit le roi découragé. Le partage de notre malheureux pays est la conséquence de votre ambition, de vos dissensions, de vos brigues éternelles, de votre appel incessant aux étrangers dans vos querelles. N'attribuez vos malheurs qu'à vous-mêmes ! Pour moi , quand il ne me resterait qu'autant de terrain que ce chapeau peut en couvrir, je serais encore aux yeux de l'Europe votre légitime et malheureux roi. >
Par ce premier partage, œuvre de Catherine et de Frédéric, ces deux idoles de la philosophie corrompue du siècle, la Russie s'adjugeait trois mille quatre cents lieues carrées du sol polonais; l'Autriche, deux mille sept cents lieues carrées; la Prusse, mille lieues carrées. Cinq millions d'âmes, attachées à ce sol, troquées, vendues, distribuées à la merci des copartageants , pas-
saient de la liberté à la servitude et d'une nationalité à une autre comme de vils troupeaux.
L'Europe se taisait devant ce communisme en action des cours, complice du moins par sa lâcheté et par son silence. Les Polonais, si souvent punis de leur versatilité, devinrent intéressants par leurs malheurs. Celte tyrannie ralluma en eux le génie de la liberté, pour laquelle ils surent mieux mourir qu'ils n'avaient su vivre.
Aussitôt après ce partage, Catherine, reprochant à Romanzof son inactivité sur le Danube et ses revers devant Silistrie, écrivit à son général que les Romains ne s'informaient jamais du nombre, mais de la place où étaient leurs ennemis. Elle écrivait en mC'me temps à Voltaire des sarcasmes contre les sultans Mustafa et Abdul-Hamid, ses ennemis.
Voltaire, dans ses réponses, l'encourageait aux conquêtes sur l'empire ottoman, comme il l'avait encouragée à la spoliation de la Pologne. Ce grand esprit se laissait éblouir par la gloire du nouvel empire surgissant dans le Nord sius le génie d'une femme. II n'entrevoyait pas encore la monarchie universelle de la Moscovie dans le refoulement des Turcs et dans l'afTaiblissement de l'Allemagne. Il écrivait, pour complaire à Catherine, la première histoire de Russie sur les documents fournis par l'impératrice.
La paix de Schumla ou de Kainardji, signée sur un tambour par Romanzof et par le kyaïa du grand visir, cédait à la Russie la libre navigation de la mer Noire jusqu'à la mer ottomane, Azof, Taganrok, Kilburn, et l'in-