LIVRE CINQUIÈME
dépendance nominale de la Crimée , premier pas vers sa prompte vassalité aux Russes. L'Orient, par cette paix, s'ouvrait au commerce de la Russie; l'Ukraine polonaise la rapprochait de plus du Danube, pour peser de plus près sur Constantinople ; l'incorporation des Cosaques de l'Ukraine lui donnait une innombrable cavalerie légère, pour contre-balancer les Tartares encore insoumis (1774).
La migration en masse de six cent mille Kalmouks errants, qui leva inopinément ses tentes et qui s'enfuit avec ses troupeaux à travers sept cents lieues vers la Chine, pour y chercher un joug plus paternel, compensa un peu les bénéfices de cette paix.
Catherine les redemanda à l'empereur de la Chine.
« Je ne suis pas un prince assez injuste, répondit l'empereur de la Chine, pour livrer des peuples du même sang que moi aux étrangers, ni un père assez dénaturé pour repousser des enfants qui rentrent dans le sein de leur famille. Je n'ai appris la fuite des Kalmouks que par leur arrivée dans mes États; je me suis empressé alors de leur rendre les parages qui leur ont anciennement appartenu. ISe vous plaignez pas d'eux, mais plaignez- vous de vos officiers , qui ont osé porter la main sur la barbe de leur khan et faire battre de verges leurs vieillards. »
Orlof, instruit sans doute de l'affaiblissement de la passion de Catherine pour Wasilikof, reparut tout à coup, sans être attendu, à Pétersbourg. A son retour, Wasilikof, congédié après vingt-deux mois de faveur, fut éloigné avec le titre et les trésors dont l'impératrice
consolait ses favoris. On croit qu'elle voulut faire apparaître Orlof comme une menace devant les partisans du grand-duc son 01s, qui conspiraient sourdement pour ce fils de Pierre III contre sa mère.
Sa première tendresse pour Orlof parut se ranimer plus vive par sa présence. Elle lui rendit toutes ses familiarités et tous ses honneurs; elle ne lui refusa que l'exil de son premier ministre Panin, toujours gouverneur de Pétrowitz, son fils. Elle maria cet héritier présomptif du trône à la fille du landgrave de Hesse-Darmstadt, la princesse Wilhelmine, qui prit le nom de Nathalie Alexeïevna. La politique de la cour de Pétersbourg cherchait, déjà depuis trois générations, ses alliances de famille parmi les petites coure d'Allemagne : la parenté devait, avec le temps, devenir un lien pour la politique; le patronage sur l'Allemagne était la lointaine ambition de la Russie.
Après ce mariage, qui émancipait le grand-duc de la tutelle de son gouverneur Panin, Orlof insista sur l'éloignement de ce ministre. Catherine ajourna encore cette condescendance à son ancien favori. Elle prit le prétexte de la politique pour s'y refuser; son véritable motif était une quatrième passion couvée dans son cœur, et favorisée en secret par Panin. L'objet de cette passion était Potemkin. La révolte de Pougatchef suspendit pour quelque temps, en 1774, l'avènement de ce favori, destiné à devenir bientôt le prodige de la faveur et Y Antoine de la Cléopâtre russe.