‹ Histoire de la RussieChapitre 145 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Les remords du meurtre de Pierre III semblaient peser plus sur les provinces que sur la capitale, sur le peuple que sur la noblesse. La conscience des nations despotiques est moins viciée dans les masses que dans les hauteurs. Catherine, flattée dans sa cour et dans son armée, était haïe aux extrémités de l'empire. Les moines et les paysans ne pouvaient croire à la réalité de l'assassinat de l'empereur; ils espéraient toujours qu'échappé par quelque protection divine au fer des complices de sa femme, ce prince, caché dans la solitude ou dans la foule, apparaîtrait, soutenu par la justice de sa cause et par la fidélité du peuple russe, pour redemander avec le trône la tête de ses assassins. Déjà plusieurs faux empereurs en Crimée, dans le Monténégro, province turque de l'Albanie, dans la province d'Oufa, fief des Woronsof, avaient profité de cette crédulité pour tenter de grandes impostures. Une mort prompte avait étouffé ces tenta- • tives dans le sang des aventuriers.

Un autre aventurier avait été plus habile ou plus heu-

reux. Ymélian Pougatchef , Gis d'un simple Cosaque des rives du Don, était né à Simoweïsk, village de ces hordes. Cavalier dans l'armée de l'impératrice Elisabeth dans la campagne contre la Prusse, puis dans la guerre de 1769 contre les Turcs, déserteur en Pologne après le siège de Bender, recueilli par des ermites polonais, le hasard inspira à ces Polonais aventureux l'idée de susciter en lui une conspiration à Catherine, leur ennemie. Pougatchef leur racontait un soir que, pendant le siège de Bender, il avait été arrêté et considéré longtemps par un officier russe de la garde, qui lui avait dit : t Si l'empereur Pierre III n'était pas mort, je croirais le revoir en toi. >

Peu de jours après cet entretien , qui frappa d'étonncment les ermites, l'un d'eux, que Pougatchef n'avait pas encore vu au couvent, l'aborda en le saluant du nom de Pierre III. Cette seconde attestation de ressemblance avec l'empereur, rêvée par tant d'imaginations, ébranla l'imagination du Cosaque lui-même. Les insinuations des ermites firent le reste. Ils lui persuadèrent de revendiquer la couronne qui lui appartenait; ils le munirent de lettres de recommandation pour leurs frères de la même secte de fanatiques, répandus dans la petite Russie. Pougatchef y voyagea de cellule en cellule, reçu comme un prodige, caché comme un mystère; et, faisant marcher par ces ermites ambulants sa renommée devant lui, il parvint, tout accrédité déjà , au pays des Cosaques du Don, sa patrie. De là, dans la crainte d'être reconnu et puni comme déserteur, il passa sur les rives du fleuve Oural. Il y sema les premiers germes de son imposture, fut arrêté et emprisonné à Kasan.

Les popes de Kasan, crédules ou complices des ermites de Pologne, lui ouvrirent furtivement les portes de sa prison. Muni d'armes et d'or par eux, il descendit le Volga jusqu'à son confluent avec l'Irghis, remonta les

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bords de cette rivière, et s'enfonça dans les déserts. Il y trouva les Cosaques nomades, disposés à tout croire et à tout faire pour se venger du gouvernement de Catherine, qui voulait leur faire couper leurs barbes et qui rétrécissait les limites de leurs pâturages. Pougatchef, annoncé à eux par les moines d'Yaik comme un proscrit illustre qui les conduirait à la vengeance, les rejoignit dans les marais où ils fuyaient l'oppression des Russes, et se proclama hautement devant eux l'empereur Pierre 11!, échappé à ses assassins et cherchant en eux ses vengeurs. La crédulité des opprimes ne demande pas d'autres preuves qu'une fable qui les flatte. Ce titre lui donna en peu de jours une armée. Il assiégea ïaik, il emporta et brûla les forteresses de bois construites par les Russes, et défit les troupes envoyées contre lui par le gouverneur d'Orenbourg. Tcheri;itchef lui-même, cerné et pris par les Cosaques, fut massacré par les vainqueurs.

Le bruit de cette rébellion triomphante rallia aux premières bandes du faux empereur les Bachkirs et les Kirghis, autres castes de ces nomades belliqueux. Les paysans qui travaillaient aux mines de cuivre de l'Oural s'y rallièrent en masse ; ils fondirent des canons et des boulets pour les rebelles. Dix mille Kalmouks désertèrent d'un coup le drapeau de Catherine, et passèrent aux Cosaques après avoir tué leurs généraux. Enfin les Polonais, exilés par l'impératriec dans les steppes de la Sibérie, accoururent en foule à l'armée de Pougatchef, et prêtèrent leur intelligence de la guerre et leur audace révolutionnaire à ce mouvement.

Le fanatisme religieux, dont Pougatchef leur avait emprunté le masque, consacrait sa cause aux yeux de la Russie. Vêtu en ermite et la croix d'évêque dans une main, le prétendu empereur de Russie affectait le méat vr. COMPL. — XXXI 19

pris du monde et de ses grandeurs. Il abdiquait d'avance dans ses discours la couronne qu'il conquérait par ses armes ; il jurait qu'il ne travaillait qu'à rétablir le grandduc son fils sur le trône usurpé par une marâtre étrangère à la Russie. Ce désintéressement doublait sa popularité, en ralliant à sa cause tous les politiques de la cour qui avaient été déçus en croyant servir la cause d'un tsarewitz, et qui avaient malgré eux couronné une usurpatrice.

Moscou s'agitait au nom de Pierre III, ressuscité pour purifier la Russie de la tyrannie et de la corruption d'une femme odieuse aux vieux Russes. Cette capitale, dépourvue de troupes par le général Romanzof, attendait le rebelle dans ses murs pour le couronner. Pougalchef, en perdant les jours en hésitations, en débauches, en cruautés sur la route, donna le temps à Catherine de rappeler, pour couvrir Moscou, une partie de l'armée du Danube, devenue libre par la paix avec les Turcs. Six cents lieues de pays étaient déjà au pouvoir de ce compétiteur de l'empire ; il battait monnaie et faisait frapper des médailles à son effigie, portant pour devise : Pierre III, empereur, redivivus et ultor (ressuscité et vengeur). Le premier choc de l'armée du Danube et de Pougatchef porta l'effroi dans le cœur de Catherine ; son général Bébikof fut défait et tué dans le combat.

Le prince Galitzin, à la tête de l'armée ralliée, vengea Bébikof. Pougatchef, vaincu à son tour, se réfugia dans les montagnes inaccessibles de l'Oural, au milieu de ses partisans. Il en redescendit bientôt après, et fondit sur Kasan avec une armée plus nombreuse que la première ; il brûla les faubourgs de cette Samarcande commerciale de la Russie. Il allait marcher de là sur Moscou, quand la présence du général Romanzof lui-mi me, avec cent mille vétérans des guerres ottomanes, l'arrêta. Panin,

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