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LIVRE SIXIÈME

frère du premier ministre, s'avançait d'un autre côté. Pougatchef, cerné et affamé dans un bassin de montagnes, y combattit vainement en désespéré; son armée fut décimée par le canon russe. Lui-même n'échappa aux fers qu'en repassant le Volga à la nage et en s'enfonçant de nouveau dans son désert natal, entouré de séides vaincus, mais non découragés.

La trahison seule pouvait le livrer à Catherine. Elle acheta trois traîtres parmi les Cosaques compagnons de Pougatchef. Un de ces barbares, dans la familiarité de la tente, dépeignit un jour à Pougatchef le découragement de ses amis, le désespoir de sa cause, l'impossibilité d'échapper longtemps aux Russes, qui rétrécissaient autour d'eux le cercle de leurs régiments. Il lui représenta qu'un traité, précédé d'une amnistie et garanti par des serments mutuels, était la seule chance de sauver leur vie et de recouvrer un jour leurs armes. Pougatchef, indigné, pressentit la trahison dans ces paroles; il tira son poignard pour frapper le traître : les deux autres se jetèrent sur lui, le désarmèrent, l'enchaînèrent, le livrèrent, les mains liées derrière le dos, aux avant-postes du général russe. Panin le fit enfermer dans une cage de fer, et l'envoya ainsi en spectacle à Moscou. Son corps, décapité et coupé en quartiers, fut exposé sur les créneaux du Kremlin.

Ainsi s'évanouit, dans le sang de l'imposteur, une insurrection qui avait soulevé un quart de l'empire et coûté des flols de sang à la Russie.

L'apaisement de cette révolte rendit la sécurité à Catherine. Rien ne consolide autant un trône qu'un soulèvement vaincu. Orlof avait été soupçonné d'avoir suscité lui-même Pougatchef, pour faire sentir à l'impératrice la nécessité de s'appuyer sur le bras d'un soldat. Rien ne justifie une si odier.se et si périlleuse supposition de complicité dans Orlof; son nom était couvert d'autant d'imprécations que celui de Catherine dans les manifestes des rebelles ; il était la première victime désignée à la vengeance des Russes. La cause du refroidissement de Catherine pour lui était tout entière dans un dégoût de femme, et non dans un soupçon d'impératrice. Il avait abusé des faiblesses et des docilités de l'amour; il voulait asservir quand il n'aimait plus. L'orgueil humilié avait fini par se révolter dans l'âme de l'impératrice. Depuis longtemps elle aimait mystérieusement le jeune Potemkin.

Les Potemkins étaient une famille polonaise, naturalisée en Russie et vivant dans une modique obscurité sur une petite terre seigneuriale des environs de Smolensk. Celui dont la Russie et l'Europe apprirent alors pour la première fois le nom était né dans cette résidence rurale de ses pères, en 1736. Élevé à Moscou dans les lettres, il s'y distingua par la promptitude de son intelligence et par sa passion pour la poésie, ce débordement de l'imagination dans les riches natures. De la poésie à l'héroïsme il n'y a que la distance du rCve à la réalité, dans les races primitives. Le jeune Potemkin rêva dès son adolescence des destinées démesurées à sa naissance ; il

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