‹ Histoire de la RussieChapitre 147 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

se fit soldat, parce que l'épée est le talisman des hautes fortunes. La nature l'avait doué de cette mâle beauté qui attire les regards sur l'homme, et de l'homme sur le nom. Promu bientôt au grade d'officier dans les gardes à cheval, brave, enthousiaste, éloquent, supérieur de grâce et de génie à ses camarades, il ne tarda pas à Hr& comme eux ébloui des charmes de la tsarine, attendri par ses malheurs, passionné pour Fa cause contre les brutalités de son mari. Pressé d'évaporer dans quelques entreprises romanesques cette chaleur d'âme des Polonais, qui se répand dans tous les hasards, et qui en fait les premiers complices de toutes les révolutions, il entra avec ardeur dans la conjuration des casernes pour Catherine ; il fut l'âme et la voix des conciliabules soldatesques dans la nuit qui précéda la révolution.

Au moment où l'impératrice sortait de Pétersbourg pour marcher contre son mari, Potemkin ayant été envoyé par Orlof auprès d'elle pour lui demander un ordre, son cheval se cabra pour ne pas s'éloigner de celui de l'impératrice ; et, soit instinct de l'animal, soit adresse du cavalier, Potemkin attira longtemps ainsi l'attention et l'émotion de sa souveraine. Elle n'oublia jamais l'émotion de ce premier regard. Orlof n'était que l'Hercule, Potemkin était l'Antinous de la Russie. Il fut un des officiers de confiance envoyés le soir, de Péterhof à Oranienbaum, pour demander à l'empereur Pierre III l'acte de son abdication. Récompensé de son zèle dans la révolution par le grade de colonel et par une mission diplomatique en Suède, il revint à Pétersbourg, et fut introduit par les Orlof eux-mêmes dans le cercle étroit de militaires et de partisans qui charmaient les soirées du palais. Il y conçut dès lors pour cette femme séduisante une passion qui ne s'exprimait que par le culte silencieux des regards et du dévouement.

Les Orlof néanmoins en furent offensés. Grégoire et Alexis ayant un jour convié sous un faux prétexte le modeste adorateur à un entretien secret avec eux, le raillèrent cruellement sur ses prétentions au cœur de la souveraine ; et, dans une rixe qui s'éleva à ce sujet entre Potemkin et eux, Alexis Orlof et Grégoire Orlof lui crevèrent un œil d'un coup au visage. Ces barbares fils de strélitz se réconcilièrent néanmoins avec Potemkin, et ne soupçonnèrent pas la vengeance qui couvait sous l'oubli apparent de l'offensé. Catherine, informée par euxmêmes de l'amour du beau Polonais et de l'accident qui avait puni son audace, affecta d'ignorer un amour qui lui inspirait une reconnaissance secrète. Il partit pour l'armée de Romanzof, décidé à chercher dans la mort l'oubli de la passion qui le consumait pour Catherine ; il n'y trouva que des occasions de s'illustrer contre les Turcs dans la longue guerre de Moldavie.

Instruit du déclin de faveur d'Orlof, il obtint d'être envoyé par Romanzof à Pétersbourg, pour apporter à Catherine la nouvelle de la victoire de Chokzim. Il espérait trouver le cœur de l'impératrice libre ; il le trouva occupé par l'insignifiant favori Wasilikof. Déçu dans ses espérances, il s'éloigna sans se plaindre de la cour, où le bonheur d'un autre offensait ses regards, et courut s'enfermer dans un monastère des environs de Pétersbourg, pour y ensevelir sa douleur. L'impératrice, affligée de son absence, en apprit la cause, le plaignit tout haut, et le rappela par des insinuations consolantes. 11 s'obstina à ne pas les comprendre, se revêtit du costume des moines du couvent de Saint-Alexandre-Newsky, parut décidé à abjurer le monde, et poussa la dévotion désespérée jusqu'à la démence. Ce délire de la piété et de l'amour toucha le cœur de Catherine ; elle envoya sa confidente, la belle comtesse de Bruce, au couvent de Saint-

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