LIVRE SIXIÈME
Alexandre-Newsky, pour rendre la raison avec l'espoir à Potemkin.
Le Polonais, jetant le froc, reparut à la cour, d'autant plus adoré de Catherine qu'elle avait plus longtemps refoulé cette^passion dans son âme. Wasilikof, relégué à Moscou, céda l'empire à ce rival, arraché du cloître pour régner dans le cœur et dans le conseil de sa souveraine. Son ascendant absolu sur l'impératrice ressembla dès ce jour à un sortilège. Ce sortilège n'était que la perpétuelle agitation du caractère de ce favori, qui faisait tour à tour admirer, adorer, trembler, espérer Catherine, la traitant dans la môme joynée en idole ou en esclave. Mais Catherine, heureuse'de son esclavage, lui sacrifiait tous ses rivaux. Orlof et Panin furent écartés. Potemkin régna ou par lui-même ou par des rivaux tolérés par lui jusqu'à sa mort.
Un mariage secret pouvait seul expliquer ces excès d'asservissement dans une femme impérieuse : on le supposa, sans en avoir jamais la preuve. Affectant dans le palais l'attitude, le costume négligé, la familiarité supérieure d'un époux sur une épouse docile, il levait, dans ses colères, la main sur sa maîtresse; il la punissait quelquefois par des absences obstinées de son appartement; il osait lui reprocher tout haut jusqu'au crime de son usurpation et de ses meurtres.
Un jour que l'impératrice l'avait envoyé plusieurs fois prier de venir assister dans sa chambre au conseil, et qu'il continuait à jouer aux dés avec ses familiers sans daigner répondre :
« Que faut-il que je dise à l'impératrice ? lui demanda respectueusement le chambellan.
» — Dites-lui, répondit insolemment le favori, qu'elle trouvera une réponse dans la Bible, au commencement du premier psaume :
« Heureux ï homme qui n'a jamais assisté au conseil » des pervers ! »
La passion effrénée qu'il avait su inspirer, parce qu'il la ressentait lui-même, lui pardonnait tout. Il concentra dans sa seule main tous les ministères et tous les commandements d'armée. Ces scandales et ces honneurs ne retranchèrent rien à ses démonstrations sincères de piété presque ascétique. Il passait des heures au pied des autels ; il ne vivait, pendant les longs carêmes grecs, que de racines ; il ne buvait que de l'eau ; il éprouvait ou il simulait des scrupules sur son union illicite avec l'impératrice. La consécration de leur amour par un pope put seule, dit-on, les apaiser.
Panin conservait encore sous Potemkin la molle direction des affaires, que son indolence rendait à la fois commode et inoffensive au favori. Quant à Grégoire Orlof, il n'avait pu supporter longtemps le spectacle du triomphe d'un rival autrefois dédaigné par lui. Époux d'une femme jeune et belle, il la perdit, en visitant de nouveau la Suisse, dans son exil volontaire. Revenu à Pétersbourg après la mort de sa femme, il ne reparut à la cour que pour effrayer ses amis de sa démence, et l'impératrice de ses reproches sur leur crime commun. Ses remords prirent le caractère de la vengeance. L'ombre de Pierre III le chassait de résidence en résidence. Exilé enfin à Moscou, il y expira dans les convulsions du meurtrier qui s'entend citer au jugement de Dieu par sa victime. Sa vie et sa mort justifièrent la Providence de sa criminelle élévation.