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LIVRE SIXIÈME

Potcmkin au moins, en partageant le trône, était innocent du régicide; sa souveraine ne voyait pas sur ses mains le sang de son mari. Sa faveur, toujours excessive en 1776, n'avait plus cependant le caractère de l'amour. Le cœur de Catherine, dépravé par l'inconstance de ses attachements, ne cherchait plus, comme une sultane du Nord ou comme une courtisane antique, que la nouveauté dans la passion. Lame en elle se séparait des sens : commencement ordinaire de la dépravation, qui a besoin de matérialiser le plaisir. L'impératrice régnait, la femme se dégradait jusqu'à la courtisane. Cette courtisane couronnée choisissait, au lieu d'être choisie; c'était désormais la seule différence.

Un jeunfrsecré taire du cabinet, nommé Zawadowsky, distingué pour sa figure par Catherine, fut agréé par Potemkin lui-même comme un rival subordonné à son dédaigneux ascendant. Un honteux marché parut, à dater de ce jour, conclu entre le favori suprême, les favoris subalternes et l'impératrice, pour se partager la faveur permanente de la politique, les faveurs changeantes de l'intimité, le trône et la couche. Le titre de favori fut dégradé au rang d'une domesticité quelquefois passionnée, toujours infamante. Zawadowsky en jouit peu de temps. Potemkin le craignit assez peu pour laisser Zawadowsky, après sa courte faveur, continuer les fonctions de secrétaire dans le cabinet. L'impératrice ne rougissait déjà plus ni de ses abandons ni de ses inconstances.

Potemkin, récompensé de ses complaisances, reçut

de sa souveraine des dons, des privilèges, des honneurs qui l'égalaient à un roi. Il fit venir sa mère à la cour, et la créa dame du palais. Trois de ses nièces, filles de sa sœur, madame d'Enquelhart, furent appelées d'Allemagne à Pétersbourg pour décorer de leurs grâces sa maison; elles y régnèrent sur son cœur jusqu'à sa mort. Potemkin continua à occuper au palais l'appartement contigu à celui de l'impératrice; une communication patente existait entre les deux appartements. Potemkin affectait de traverser à toute heure les salles et les corridors, les jambes demi-nues, les cheveux épars, la poitrine débraillée, un simple peignoir jeté sur ses épaules, dan6 le costume d'un homme à qui le mariage ou la familiarité sans bornes ne commande plus la pudeur. Ainsi, de ce mélange de domination et de complaisance, de culte et de dédain, se constitua, sous l'apparence d'un satrape de cour, le véritable empereur de Russie. Une passion criminelle avait élevé Catherine sur le trône ; c'était à l'amour dédaigneux de la dégrader.

Bientôt il se construisit, à côté du palais impérial, un palais personnel, bâti et meublé avec le luxe d'une demeure souveraine; puis, mécontent de l'architecture de ce palais, il s'en construisit un autre contigu à celui de l'Ermitage, habité par l'impératrice. Une galerie couverte, conduisant de ce palais dans l'autre, ne faisait des deux demeures qu'une seule habitation. Quand l'indolent Potemkin négligeait d'aller lui-même rendre les hommages d'un sujet à l'impératrice, elle venait, sans être aperçue du dehors, le consulter sur les affaires d'État ou sur les plaisirs de cour, d'autant plus humble avec lui qu'elle s'abaissait de plus haut. Aucune servilité n'égale celle d'une souveraine qui est descendue, pour un sujet, de son rang. Les courtisans et les ambassadeurs des

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cours étrangères suivaient l'exemple d'une prostration que Catherine donnait à l'empire devant celui qui avait été son idole, et qui restait son maître.

Un nouveau caprice l'entraîna vers un jeune barbare, nommé Zoritch, né dans les forêts de la Servie, et que le hasard avait appelé à Pétersbourg.

Zoritch, simple fils d'un paysan de la Servie, avait été fait prisonnier par les Turcs dans une des nombreuses révoltes de sa sauvage patrie contre les pachas. Jeté dans le bagne de Constantinople , il avait limé ses fers; une barque grecque l'avait porté à Azof. Engagé dans l'armée russe du prince Galitzin, il s'était élevé au rang de capitaine de hussards. Sa figure grecque, sa taille albanaise, relevées par l'élégance de son costume militaire, faisaient du Servien Zoritch le type de la beauté virile dans les revues et dans les salons de Pétersbourg.

Potemkin, dans l'intérêt de son ambition, qui ne craignait rien d'un étranger illettré et demi-barbare , le présenta lui-même , comme un des officiers de son étatmajor, à l'impératrice, curieuse d'admirer ce chefd'œuvre de la nature. Elle fut éblouie du premier regard. Elle avoua sa fascination à Potemkin; elle lui demanda humblement la permission d'aimer. Potemkin ne l'accorda pas , i la vendit. Zoritch ne fut installé dans l'appartem t et dans la fortune de favori qu'après avoir ouvertement payé à Potemkin un honteux tribut de quatre cent mille francs. Ce tribut, renouvelé à chaque inconstance de cœur de Catherine, devint une source de prodigalités de Potemkin , et comme une reconnaissance

de son droit de tolérer ou d'exclure les favoris subalternes. Cet impôt sur les passions de Catherine, fourni par la souveraine, payé par le favori, perçu par le complaisant, est une de ces obscénités de l'histoire plus fétides que l'impôt de Vespasien. Pétersbourg, du premier coup, dépassait le Bas-Empire.

Zoritch, ingrat et insolent envers Potemkin, ne tarda pas à vouloir gouverner l'empire parce qu'il régnait au palais. Ignorant et superbe, il prit la Russie pour un sérail où le caprice peut changer l'amour en despotisme; il osa proposer un duel à Potemkin. Le favori dominant n'eut qu'un geste à faire pour expulser le Servien. La pitié de Potemkin et la munificence de l'impératrice lui assignèrent pour exil la ville de Schklow, érigée en principauté, et un revenu conforme à son nouveau rang. Il s'y consola, dans un faste barbare, d'une disgrâce qui avait fait un prince d'un pasteur des montagnes de Servie.

Un huitième complaisant de Potemkin, idole vide et futile des salons, le jeune Korzakof, succéda à Zoritch. Infidèle aussitôt qu'aimé, l'impératrice le surprit aux genoux de la belle comtesse de Bruce, sa confidente, dans sa propre chambre. L'éloignement et le silence furent la seule vengeance de l'amante et de l'amie offensées. Elle ne punit les téméraires qu'en retirant sa faveur à Korzakof, et sa familiarité à son amie. Magnanime, peut-être par indifférence, l'impératrice absolue ne vengeait pas la femme dédaignée. Elle semblait s'être habituée déjà à regarder la tendresse comme un service; elle congédiait comme si elle eût dédaigné de punir. Un neuvième amour, plus digne cette fois de ce n m, couvait déjà dans son cœur pour un homme plus digne de l'inspirer et de le ressentir, le beau et malheureux Landskoï.

Mais la politique, la guerre, l'administration, l'encou-

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