‹ Histoire de la RussieChapitre 152 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

d'inspirer à l'empire tout entier l'amour qu'il portait à sa souveraine, et de reporter sur la Russie l'amour que la souveraine lui témoignait à lui-même. Sa douceur, sa modestie, sa bienfaisance, assoupissaient l'envie. On se félicitait d'une faiblesse qui s'excusait par des bienfaits. Potemkin lui-même contemplait sans ombrage une tendresse mutuelle qui lui livrait la politique, et qui ne voulait posséder que le cœur.

La mort trancha cette félicité. Une maladie lente, attribuée à tort au poison, minait la jeunesse du beau Landskoï. L'impératrice le soigna comme une mère son fils, et recueillit sur ses larmes son dernier soupir. Son désespoir égala sa passion. Enfermée, pendant plusieurs jours, dans la nuit et dans la solitude de ses appartements, comme Elisabeth d'Angleterre après le supplice de Leicester, elle voulut mourir de la mort de Landskoï : elle parut même résolue à abdiquer l'empire, plus cher jusque-là pour elle que la vie. Ses gémissements remplirent longtemps ses demeures. Elle porta le deuil de son favori aux veux de toute la Russie, fière cette fois d'avouer dans tant de regrets tant d'amour. Elle éleva auprès de son palais de Tzarko-zélo un magnifique mausolée à Landskoï; elle s')* recueillait souvent pour pleurer. Son cœur, désespérant de retrouver jamais un attachement si personnel et si désintéressé d'ambition ou de fortune, parut renoncer pour jamais à l'amour. Un long interrègne de favoris suivit la mort de Landskoï.

L'ambition l'arracha seule à ce souvenir. Le dernier coup concerté contre la Pologne exigeait un secret qu'on

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ne pouvait confier à des plénipotentiaires. L'empereur d'Allemagne Joseph II, déjà tenté et séduit par le grand Frédéric, fut invité à une entrevue à Mohilof, sur le territoire polonais. L'impératrice y étala la pompe de cette Sémiramis dont ses adulateurs lui donnaient le nom. Joseph II y affecta la simplicité militaire du roi de Prusse, dont il n'avait que le costume. Les séductions de Catherine enivrèrent aisément un prince déjà ivre d'illusions. La guerre impolitique contre les Ottomans, le partage de leurs dépouilles en Europe, l'échange, au profit de l'Autriche, de la Bavière contre les Pays-Bas, y furent concertés entre les deux souverains (1780).

Joseph II, invité par Catherine à venir ratifier ces préliminaires de traité à Pétersbourg, se rendit à Vienne pour faire ses préparatifs de guerre, et de là à Pétersbourg. II y signa le traité à Tzarko-zélo, sous l'empire des adulations et des fêtes dont l'habile Catherine fascinait l'inexpérience et la vanité de son hf>te.

Les trois années qui suivirent furent employées, jusqu'en 1783, par Catherine, à vivifier le commerce de l'empire sur la mer Noire, à fonder Cherson sur le Dniéper, et à accomplir l'incorporation de la Crimée à l'empire.

Le khan de Crimée, Sahim-Ghéraï, était devenu poulies Tartares, maîtres de eêtte péninsule, ce que Poniatowski était pour les Polonais, un revendeur à la Russie de la patrie que la Russie lui avait vendue. Sahim-Ghéraï, obligé, pour se soutenir contre ses compétiteurs, d'emprunter sans cesse le secours des Russes, avait adopté les mœurs amollies de l'Europe. Il avait poussé l'adulation jusqu'à se parer du titre de général russe au service de Catherine, et de colonel des gardes Preobrajenskoï. Les plénipotentiaires de Catherine régnaient sous le nom de Sahim-Ghéraï

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