‹ Histoire de la RussieChapitre 153 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

dans sa cour de Batschi-Seraïl ou de Kafla. Des intrigues, fomentées sous main par ces proconsuls, soulevèrent contre le khan deux de ses frères et une partie de ses hordes. Assiégé par eux dans Kafla, il se réfugia sur le territoire russe à Taganrok. Potemkin vola luimême à son secours, et le ramena en Crimée. Sahim- Ghéraï, réinstallé un moment par les armées russes, immola à leur intérêt et à sa vengeance seize des principaux chefs tartares patriotes qui s'étaient armés contre lui.

Les Turcs, indignés de l'invasion russe dans une presqu'île dont le traité de Kaïnardji avait déclaré l'indépendance, occupèrent l'île de ïaman. Sahim-Ghéraï, à l'instigation des Russes, fit sommer le général ottoman de se retirer. Le pacha, pour toute réponse, fit trancher la tète de l'envoyé du khan. A cet acte de barbarie, prétexte trop stupidement donné aux Russes, les armées de Catherine demandèrent passage aux Tartares pour aller chasser les Turcs de l'île de Taman. A peine entrés en Crimée, ils l'envahirent tout entière. Kaffa môme, résidence du khan Sahim-Ghéraï, fut assiégé et emporté par les Russes. Les habitants furent contraints de prêter serment à l'impératrice. Souvarof et Potemkin envahirent en même temps le Kouban, et soumirent les tribus tartares répandues sur ces vastes contrées. Le khan Sahim-Ghéraï abdiqua, comme allait bientôt abdiquer Poniatowski , échangeant son empire évanoui sous lui contre une pension de seize cent mille roubles. On ne daigna pas même lui payer longtemps le salaire de sa lâcheté; il vécut mendiant, et alla mourir supplicié justement par les Turcs à Rhodes.

Un manifeste astucieux et insolent, semblable à celui qui avait justifié le premier partage de Pologne, justifia par le sophisme la perfidie. Une entrevue préalable avec

Gustave III assura à Catherine la neutralité de la Suède pendant la guerre de conquête qu'elle méditait contre les Turcs. La France et l'Autriche, l'une dupe, l'autre complice, endormirent de concert le divan de Constantinople, pendant que Catherine rassemblait ses armées pour inonder l'empire ottoman. Catherine, grâce à cette indolence de la cour de Versailles, avait incorporé à ses vastes États, sans avoir commencé la guerre avec les Turcs, la Crimée, son Gibraltar dans la mer Noire, et le Kouban, sa route vers la Perse et vers la Turquie d'Asie. Elle rendit, pour la pompe des mots, son nom de Tauride à la Crimée; elle donna au Kouban le nom imposant de Caucase. La Fable s'ajoutait à l'histoire pour répandre en Europe le double prestige de ses conquêtes. Catherine savait, comme Napoléon, faire retentir, par la grandeur des noms, la grandeur des pas qu'elle faisait sur le globe. Potemkin, en récompense de ses succès, reçut le surnom de Taurique et le gouvernement presque souverain de la Tauride.

En même temps l'amiral Woïnovitch, esclave passé au service des Russes sur la mer Noire, recevait l'ordre de s'emparer du port persan d'Asterabad, sur la mer Caspienne. Les Persans, après avoir toléré la construction d'un fort russe sur leur rivage, firent prisonniers par trahison l'amiral et ses officiers, les chargèrent de fers, les outragèrent de coups de fouet, et ne les rendirent aux Russes qu'après avoir vu démolir le fort et jeter les canons à la mer. Catherine, obligée d'ajourner ses établissements commerciaux en Perse, se borna à y fomenter les dissensions éternelles de cette Pologne asiatique, en attendant l'heure de l'envahir.

Un traité avec la Chine autorisa, pour le commerce entre les deux empires, la résidence d'un certain nombre déjeunes Russes à Pékin pour y étudier la langue chi-

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