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LIVRE SIXIÈME

noise. La petite ville de Kiatka, aux confins des deux peuples, fut neutralisée, pour servir de foire périodique aux marchands russes et chinois. Des caravanes privilégiées et escortées furent autorisées à pénétrer d'un empire dans l'autre, pour y porter les produits du sol, les fourrures et les étoffes fabriquées.

Le Kamtchatka, les eûtes nord-ouest de l'Amérique, le Japon, furent également jalonnés par Potemkin pour des commerces ou des établissements futurs. Jamais un peuple si récent sur le globe n'avait tant espéré de l'avenir par l'universalité de ses regards et de ses entreprises : l'espace et le temps semblaient d'avance lui appartenir. Catherine méritait le nom de Grande, au moins par la grandeur de ses ambitions. Elle avait trouvé dans Potemkin une grandeur de perspectives égale à celle de ses propres pensées : c'était le prestige qui l'attachait à ce ministre. Il lui donnait le monde en espérance, en retour du pouvoir qu'elle lui maintenait.

Aussi insidieuse dans sa diplomatie que dans ses conquêtes, Catherine flattait l'empereur Joseph II, en contraignant par ses menaces la Hollande à céder à ce prince la libre navigation de l'Escaut.

Potemkin lui suggéra en 1 787 le désir de se faire couronner à Cherson, comme souveraine de la Tauride. Ce voyage, destiné à rappeler ceux de Cléopâtre sur la mer de Syrie, et à éblouir ses nouveaux sujets par l'étalage d'une pompe asiatique, fut destiné aussi à fasciner les regards de Joseph II et des ambassadeurs de l'Occident, par l'étendue et par la célébrité des territoires et

des mers où Catherine les promenait à sa suite. Un nouveau favori de l'impératrice, Momonof, une foule de courtisans et de femmes, les ministres, les ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Autriche, le prince de Ligne, courtisan de la gloire, dont la conversation étincelante éblouissait alors l'Europe, faisaient cortège à ce triomphe d'une femme qui s'était fait de l'Europe entière une cour. Montrer de près l'empire ottoman à ces représentants des cours d'Occident comme une proie facile à saisir, les rendre d'abord dupes puis complices de ses dessoins sur le Bosphore, engager leur responsabilité dans ces perspectives, obtenir enfin d'eux la permission au moins tacite d'accomplir en Turquie ce qu'elle avait fait en Crimée, tel était, après l'orgueil du voyage lui-même, l'objet politique de cette longue promenade à travers l'empire.

Le récit fait par le prince de Ligne et par l'ambassadeur de France, M. de Ségur, rappelle le théâtre plus que l'histoire. On croit voyager avec ces courtisans à travers la Fable : les traîneaux courant de jour et de nuit, emportés par des centaines de chevaux sur des routes illuminées par des bûchers de distance en distance ; les populations bordant ces routes et se relayant pour des acclamations aussi prolongées que l'empire ; des corps d'armée, avec les généraux les plus célèbres à leur tête, campés pour saluer l'impératrice de province en province ; les cataractes du Dniester ouvertes dans le granit pour laisser voguer les cinquante galères de la souveraine; le roi de Pologne, Poniatowski, accouru comme un simple vice-roi sur le rivage de Kanief, pour s'incliner devant son ancienne idole, devenue celle du monde ; un entretien secret d'une heure avec ce roi déjà condamné, encore trompé; des villages récents, aux façades factices, décorant de loin en loin les collines

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