LIVRE SIXIÈME
du bord des fleuves, pour simuler la population et l'opulence dans les déserts; l'empereur Joseph H, accouru par une autre route à Cherson, et attendant comme un vassal le débarquement de l'impératrice ; des palais bâtis pour un jour, des prodigalités de cent millions semées sur la route ; Potemkin, accompagné de la plus belle des femmes de l'Orient, madame de Witt, sa maîtresse, faisant les honneurs de la Crimée à sa souveraine ; l'impératrice de Russie logée à Batschi-Seraïl, dans le palais désert mais encore somptueux des khans; à Pultawa, une représentation, par deux armées de soixante mille hommes, de la bataille où Charles Xll céda la fortune à la Russie ; à Cherson, des arcs de triomphe avec cette inscription ambitieuse : « Cest ici le chemin de Byzance»; au milieu de cet orgueil, Catherine se dégradant en public par les plus serviles condescendances envers son nouveau favori, le vulgaire Momonof, convive des empereurs et des rois; enûn les entretiens à demi-voix ou confidentiels de l'impératrice et de Joseph II sur la part qu'ils projetaient de s'adjuger de ces terres et de ces mers ottomanes; tous ces prodiges de puissance, de luxe, de fêtes, d'esprit, de scandales, firent du voyage en Crimée l'entretien de l'Europe et de la postérité. La Russie, personnifiée dans une femme à deux faces, européenne et orientale, la civilisation dans une main, l'épée dans l'autre, apparut pour la première fois à l'univers.
L'attitude courtisanesque des ambassadeurs de France , d'Angleterre, d'Autriche, d'Espagne, d'Italie, la présence de l'empereur Joseph II lui-même, ajoutèrent la déférence de l'Europe à l'orgueil de la tsarine. Un avertissement du sort sembla réveiller Joseph II de ses rêves d'envahissement de la Turquie et de la Pologne. La nouvelle de la révolution de ses États de Brabant lui
arriva pendant qu'il complotait des révolutions chez ses voisins. Il partit précipitamment pour aller contenir ses propres provinces.
Pendant ce voyage, les agents de Potemkin agitaient les Égyptiens au Caire, les Grecs à Smyrne, les Roumains en Moldavie et en Valachie, les Serbes dans leurs montagnes, les Bulgares dans leurs vallées. Les réclamations du divan étant restées sans réponse, la Porte, inquiète du voyage inexpliqué de l'impératrice et de son intimité avec Joseph II, résolut de prévenir la coalition, et déclara la guerre à la Russie (mars 1787). C'est ce que désirait Potemkin.
Quatre-vingt mille Turcs s'avancèrent vers Oksakof, pendant que le vieux amiral Hassan-Pacha entrait dans la mer Noire avec seize vaisseaux, huit frégates et trente galères. L'âme des vieux Ottomans respire dans les paroles qu'Hassan adressa à ses officiers avant l'embarquement.
« Vous savez d'où je viens et ce que j'ai fait, leur dit-il. Un nouveau champ d'honneur m'appelle, ainsi que vous, à sacrifier le dernier soupir à l'honneur de notre religion et au service du sultan et dè la nation invincible qui, dans les circonstances actuelles, demandent la dernière goutte de notre sang. C'est pour remplir ce devoir sacré que je me sépare maintenant de ceux de ma famille qui me sont les plus chers. J'ai donné la liberté à tous mes esclaves des deux sexes ; je leur ai payé tout ce que je leur devais, et je les ai récompensés suivant leur mérite. J'ai dit le dernier adieu à mon épouse. Je vais