LIVRE SIXIÈME
Pendant cette courte guerre avec la Suède, les Turcs, malgré le courage d'Hassan, succombaient à Oksakof devant l'intrépidité de Souvarof , dont le nom commençait à sortir de l'obscurité dans ce siège. Potemkin, généralissime de toutes les armées de terre et de mer, gouvernait despotiquement toutes les opérations militaires des généraux subordonnés, depuis la Pologne jusqu'au Dniester, au Pruth et au Kouban. Il rêvait, dit-on, comme avait fait Orlof, de se construire un empire personnel de ces vastes lambeaux de Bessarabie, de Crimée, de Valachie, de Moldavie et de Pologne, arrachés aux Sarmates, aux ïartares et aux Ottomans. Les Autrichiens, commandés par le prince de Cobourg, devenu depuis célèbre par ses campagnes contre la révolution française, conquéraient Chokzim. Potemkin enlevait enfin Oksakof dans un assaut, qu'il contemplait de loin comme un combat de cirque donné à ses favoris et à ses maîtresses. L'assaut, le pillage et le massacre d'Oksakof entassèrent quarante-cinq mille cadavres de Russes et d'Ottomans, confondus dans les rues, sur les remparts et dans le fleuve. Il n'y eut ni pitié d'un coté, ni imploration de la vie de l'autre; la mort fut le seul arbitre entre les deux peuples.
L'Europe, fascinée par les écrivains à la solde de la Russie, applaudit à celte atroce exécution d'une ville innocente par un satrape du Nord. L'impératrice envoya à Potemkin un présent de cent mille roubles, un bâton de commandement incrusté de diamants, et entouré d'une branche de laurier aux feuilles d'or; elle lui con-
féra de plus le titre d'hetman des Cosaques, enlevé au vieux et perfide Razomouski, qui avait livré Pierre III, son bienfaiteur. Une aigrette de diamants et le rang de général récompensèrent Souvarof.
Souvarof, encouragé par ces distinctions de sa souveraine, déploya rapidement un génie sauvage qui fit de ce guerrier l'Annibal russe. La victoire de Foksani, remportée par Souvarof contre les Turcs, confirma sa renommée. Celle de Rimnik, où il sauva seul, avec trente mille Russes, l'armée autrichienne des deux cent mille Turcs ou Tartares du grand vizir, lui valut le surnom de Rimnisky, et le titre de comte du Saint-Empire romain et de comte de l'empire russe (1789).
Le seul boulevard de la Turquie était désormais Ismaïl. Potemkin l'assiégeait depuis sept mois. Entouré dans son camp d'un cortège de femmes et de courtisans, il y égalait le luxe et la licence d'Antoine en Égypte. Un jour qu'il se faisait révéler superstitieusement les arrêts du destin par une devineresse de sa cour, qui lisait le sort dans la disposition des cartes : « Je connais, s'écria-t-il tout à coup, un oracle plus sûr que celuilà. » Et, s'adressant au chef de son état-major, il lui ordonne d'appeler Souvarof et son armée devant Ismaïl.
Souvarof arrive, harangue son armée : « Point de miséricorde aux vaincus, enfants ! leur dit-il avec le stoïcisme féroce d'un barbare; les vivres sont chers! »
Le soir, Ismaïl était emporté (22 décembre 1780). Quinze mille cadavres de soldats de Souvarof avaient comblé les fossés, quarante-cinq mille Ottomans, soldats,