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LIVRE SIXIÈME

habitants, hommes, femmes, vieillards, enfants, massacrés par l'ordre de ce héros du meurtre, avaient diminué le prix des vivres dans le camp. « Madame, écrivit Potemkin à Catherine, l'orgueilleux Ismaïl est à vos pieds. > Hassan mourut de douleur en apprenant la chute de ce boulevard de sa patrie. De jeunes officiers volontaires français, les Roger de Damas,' les Langeron, les Richelieu, fuyant dans les camps de l'étranger les premières agitations de la révolution française, décoraient la cour de Potemkin, et signalaient leur valeur à l'assaut d'Ismaïl.

Catherine, enorgueillie du triomphe de ses généraux, parlait tout haut d'aller transplanter la capitale à Constantinople. Potemkin, rappelé après cette campagne à Pétersbourg, y arrivait par une route illuminée jusqu'à huit journées de distance de la capitale. Des courriers, envoyés deux fois par vingt-quatre heures au-devant de lui pour rapporter de ses nouvelles à l'impératrice, ne cessaient d'aller et de revenir de Pétersbourg à la station où le triomphateur avait passé la nuit. Une députalion de ministres et de sénateurs alla jusqu'à Moscou lui porter les félicitations et presque les hommages de sa souveraine. Son entrée dans la capitale égala les cortèges romains après les guerres d'Asie.

Mais ce triomphe extérieur cachait autant de craintes qu'il montrait de joie et de déférences dans l'impératrice : elle voulait lui dérober, sous la magnificence de l'accueil, l'embarras et la froideur qu'elle éprouvait de son retour. Cette longue absence avait déraciné ce superbe favori du cœur et presque de l'esprit de sa maîtresse. Momonof , aimé quelque temps par Catherine, avait manifesté sa répugnance pour une femme flétrie par les années. Épris de la jeune et belle princesse Sherbetof, il avait mal déguisé ses sentiments à l'impératrice. A la

fois offensée et clémente, Catherine avait doté les deux ingrats et les avait relégués à Moscou, pour ne pas être témoin de leur bonheur. Le dépit et l'habitude l'avaient jetée, le jour mf-me du départ de Momonof, dans les bras d'un dernier favori. Ce favori était le jeune Platon Zoubof, jeune officier de la garde à cheval, pépinière de ces élus de la prostitution virile. Platon Zoubof, à peine âgé de vingt-trois ans, n'avait rien de ce qui pouvait justifier un tel choix, que la figure, la complaisance et l'ambition. La vieillesse de l'impératrice et sa dépravation croissante avaient laissé prendre à Zoubof sur son cœur un empire qu'il voulait étendre jusque sur sa politique, ltezboroko et Markof, ses ministres, étaient devenus les complaisants forcés du jeune favori.

Potemkin, informé de cet ascendant de Zoubof sur les affaires, avait protesté contre ce choix dans ses lettres à Catherine. Il arrivait pour l'expulser de la cour. Zoubof ne redoutait déjà plus de rival, et supportait mal un supérieur, line faction libertine, composée de Valérien Zoubof son frère, et de Soltikof son ami, confidents tous deux des scandaleuses familiarités de l'impératrice avec ce jeune homme; de Léon Narischkin, sorte de bouffon grotesque et flatteur; d'une folle de cour, à qui la feinte folie permettait tout; de la Branitska, de la Protasof, de quelques femmes et de quelques serviteurs de confiance, enveloppait Catherine dans un cercle de plaisirs et d'entretiens impénétrable aux profanes. L'ambassadeur de France, Ségur, celui de Joseph II, Cobentzel, hommes spirituels, intéressés à flatter par état et par habitude; le prince de Nassau, aventurier illustre et cosmopolite, qui cherchait la gloire dans toutes les guerres et la fortune dans toutes les cours, y étaient seuls admis. Les trésors dévorés par les onze favoris précédents, pour prix de leur passion ou de leur complaisance, étaient maintenant

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