LIVRE SIXIÈME
la proie de Zoubof et de ses courtisans. La liste authentique de ces dons en terres, en paysans et en pierreries et en or, que nous avons sous les yeux, n'élève pas à moins de cent vingt raillions de roubles le chiffre total de ces dilapidations du cœur d'une seule femme pendant ce long règne. Tacite n'a pas de mot plus caractéristique que ce chiffre. Les affaires nécessitaient un autre génie que celui de Zoubof.
La mort de Joseph II, remplacé sur le trône par Léopold, avait arraché l'Autriche à l'alliance russe. Celle de Frédéric II, qui datait de 1786, avait refroidi le cabinet de Berlin. Potemkin conseilla la paix avec les Turcs, afin de reporter l'attention tout entière de la Russie sur les événements et sur les doctrines dont la révolution française ébranlait le monde.
Catherine, portée au trône par une révolution de palais, détestait les révolutions populaires. Séditieuse avec ses complices contre son mari, impie avec Diderot, philosophe avec Voltaire, perturbatrice des nationalités établies en Crimée et en Pologne, elle était contre-révolutionnaire, et ennemie implacable des innovations politiques en France. Bien que la Russie, trop jeune pour la liberté, cet âge viril des peuples, fût impénétrable aux idées qui remuaient alors l'Occident de l'Europe, l'instinct du despotisme avertissait de loin l'autocrate que son devoir était d'être du parti des trônes contre le parti des peuples.
Potemkin affectait, depuis son retour à Pétersbourg, l'attitude d'un roi plus que d'un sujet; sa cour était aussi
nombreuse que celle de sa souveraine. Il cachait sous des somptuosités, sous des fîtes et sous des amours d'ostentation, le chagrin secret qui minait son âme. Son crédit n'était plus qu'une apparence, L'impératrice, dominée tout entière par Zoubof et par les ministres du choix de ce favori , ne laissait à Potemkin les dehors de la toute-puissance que par la crainte qu'elle avait de lui, ou par la pitié qu'on a pour une vanité mourante.
Établi dans le palais Taurique, dont elle lui avait fait don, Potemkin se complaisait à étaler aux yeux des étrangers et des Russes sa pompe au lieu de sa puissance. Il voulut y donner à l'impératrice une fête monumentale, dont la description historique fût une des merveilles de sa fabuleuse vie.
Une farade décorée de colonnades, et surmontée d'une coupole, présente l'idée d'un temple plus que d'une habitation humaine aux regards. Quand on en franchit le seuil, on s'égare des yeux à travers de longs vestibules, d'immenses rotondes dont les corniches portent des tribunes et des forêts de piliers et de colonnes entrelacés. Les murs, lambrissés de cristal, multiplient l'espace, les décorations, les spectateurs, en les réfléchissant dans leur glace. Des lustres à mille branches de feux y répandent, en s'allumant, les scintillements du jour dans les eaux. Des urnes colossales de marbre et de p irphyre sculptées y rappellent, comme des captifs de l'art grec dans ces âpres climats, les triomphes de la Russie sur la Tauride. Au delà de cette rotonde on entrevoit, à travers les interstices d'autres colonnades, un jardin d'hiver. Des palmiers de pierre en supportent le ciel factice; des haleines chaudes, soufflées par des foyers invisibles, y transforment l'hiver en éternel été; des eaux attiédies, jaillissantes ou cou-