LIVRE SIXIÈME
rantes, y arrosent les plantes du Midi, frissonnantes du froid de la Russie. De blanches statues de Paros semblent respirer dans cet Élysée; un obélisque égyptien creux, dont les quatre faces sont de cristal transparent, reflète ces fleurs et ces statues et en porte l'image jusqu'au plafond. Les parfums enivrants des parterres y amollissent les sens. La statue de Catherine II , en marbre pentélique, semble régner encore par la beauté autant que par le sceptre sur ce séjour, don de l'amour et de l'orgueil.
La fête fut digne de la divinité à qui Potemkin en faisait la dédicace. Vêtu d'un habit de pourpre recouvert d'un vaste réseau de dentelle brodé de pierreries, étincelant de tous les diamants que la Perse, le Rouban, la Tauride, la Pologne, la Turquie, avaient jetés dans son trésor, il ne pouvait en porter le poids. Ses aides de camp étaient obligés de lui prêter leurs bras pour soutenir les pans de son habit, surchargé d'or et de perles; il semblait vouloir étaler en lui le prix fabuleux dont sa souveraine et sa maîtresse avait payé son amour et ses services.
Les deux petits-fils de Catherine, Alexandre et Constantin, exécutèrent devant elle des danses symboliques. Un éléphant monté par un Persan , les harnais couverts de rubis et d'émeraudes, apparut, portant les écrins du favori. Des tables à perte de vue, dressées dans les salles et dans les jardins, reçurent des milliers de convives. Potemkin, debout derrière l'impératrice, la servit comme un esclave volontaire. Au moment où elle se retira, il tomba à ses pieds et les arrosa de larmes. Elle s'attendrit elle-même au spectacle de sa propre grandeur, et au souvenir de son amour éteint pour l'homme qu'elle avait fait trop grand pour un sujet, pas assez pour un empereur.
Ce fut le dernier regard de l'impératrice à Potemkin, et de Potemkin à sa bienfaitrice. L'inquiétude, l'envie, la maladie, le chagrin, le chassaient de séjour en séjour,
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comme un homme qui marche sur un terrain miné sans vouloir s'avouer son danger. On apprit le lendemain à Pétersbourg qu'il venait de repartir, bouillonnant de colère contre le prince Repnin, son subordonné, qui venait de remporter, sur les frontières du Kouban , une victoire trop éclatante sur le séraskier Batul-Bey. Il gourmanda Repnin, et se rendit au congrès de lassy pour y presser la conclusion de la paix avec les Turcs. Elle ne fut signée qu'après sa mort (janvier 1792).
La maladie morale, la disgrâce, dont il fuyait en vain le sentiment, poursuivirent Potemkin au congrès. Ses bizarreries d'esprit l'agitaient jusqu'à la démence. 11 voulait braver, par la vigueur invulnérable de son tempérament, les souffrances sourdes qui le révélaient à lui-même mortel. Ses excès de table et de sensualités de toute nature redoublaient avec ses langueurs. Son intempérance égalait sa massiveté colossale : chacun de ses repas, semblables à ceux de Vitellius, engloutissait deux fois par jour une cuisse de bœuf, un jambon de porc, une oie, un faisan, des flacons de vins; d'eau-de-vie de Dantzig, de liqueurs corrosives. Ce régime accéléra la fièvre lente qui le consumait.
Il s'imagina que le mouvement et le changement d'air évaporeraient sa langueur. Le 15 octobre 1791, il éveilla ses serviteurs dans la nuit et partit presque sans suite pour Oksakof. Sa nièce favorite, la comtesse Branitska, l'accompagnait. A quelques lieues de lassy, au moment où l'aurore, en se levant, répand le frisson de la fièvre dans l'air de ces plaines , il se sentit mourir. On arrêta la voiture ; il se fit transporter sur le bord de la route, au pied d'un arbre, pour reprendre ses sens. A peine y était-il enveloppé de son manteau, qu'il rendit le dernier soupir, la tète sur les genoux de sa nièce, son dernier attachement sur la terre. On le rapporta à lassy. On