‹ Histoire de la RussieChapitre 161 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

chercha sur son corps les traces du poison : le poison , c'était la satiété, et en An la disgrâce.

Ainsi mourut l'homme étrange plus que grand qui avait étendu d'un tiers le territoire de sa patrie. Il ressemble plus à un héros de la Fable qu'à un génie de l'histoire. C'est un de ces hommes disproportionnés en masse comme en petitesse, qu'il faut voir de loin pour les admirer. Le lointain est la perspective des colosses. Potemkin fut le colosse de la faveur, de l'imagination, de la fortune, de la disgrâce, de l'ambition, du dégoût, de la démence des grands favoris. Catherine , la Russie et lui se complétèrent. 11 fallait à cet homme chimérique une souveraine aussi hardie dans ses caprices que Catherine ; il fallait à Catherine un favori aussi désordonné de conception que Potemkin ; il fallait à Catherine et à Potemkin une nation aussi grandiose et aussi obséquieuse que la Russie de 1776, pour contenir et pour supporter une Catherine II et un Potemkin.

L'impératrice n'aimait plus Potemkin, mais elle se souvenait de l'avoir aimé. Sa mort lui rappela tout ce qu'elle perdait en lui d'amour et de génie. Un vide immense lui apparaissait dans sa jeunesse évanouie. Elle perdit plusieurs fois ses sens, en apprenant la nouvelle de cette fin inopinée sur la poussière d'où elle l'avait élevé jusqu'au trône. Elle lui érigea un tombeau, où la gloire de son règne parut être ensevelie avec lui.

L'héritage des titres, des commandements et des ministères de Potemkin fut partagé entre Besborodko, Markof, Soltikof et Zoubof, les uns ministres, le dernier favori de plus en plus absolu de Catherine.

La Pologne avait cherché un appui perfide dans la Prusse, depuis la mort du grand Frédéric. Elle avait de plus promulgué, à l'imitation de la France, une constitution de 1791 qui l'émancipait de l'étranger. Ces deux prétextes décidèrent l'impératrice à déclarer la guerre aux Polonais. La diète et le roi Poniatowski lui-même parurent s'élever un moment à la hauteur du danger; mais avant que la Pologne eût le temps de réunir les cinquante mille hommes qui composaient toute son armée nationale, cent mille Russes inondaient ses provinces. Le nombre écrasa le courage. Le jeune Kosciusko se fit son premier nom de patriote et de héros dans ces luttes inégales.

Trahie par ses propres enfants, la Pologne, déchirée au dedans pendant qu'elle était envahie du dehors, vit les Branitski, les Félix Potocki, les Rzewuski, les Kassakowski, les Radziwil, aristocratie parricide, trafiquer de leur consentement à. l'anéantissement de leur patrie dans une confédération polonaise de nom, russe de cœur. Rassemblés à Grodno, ces patriciens polonais laissèrent l'ambassadeur de Catherine s'asseoir sous le dais du trône qu'il venait renverser. L'ambassadeur lut devant eux l'acte d'incorporation à l'empire russe de toute la Pologne envahie. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, incorpora de son coté le lambeau de Pologne saisi par ses troupes. L'ombre de roi, Poniatowski, assistait encore à Varsovie à cette déchéance qui lui laissait une capitale. Pendant deux ans il aida, par ses proclamations et par ses condescendances, les Russes et les Prussiens à triompher des confédérations patriotiques renaissantes en vain sous Kosciusko.

Ce jeune héros, ramassé mourant sur le champ de bataille avec ses compagnons de patriotisme et de gloire, Ignace Potocki, Zajonczek et Niemcewitz, poète, poli-

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